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jeudi 3 juillet 2008 11:21

  • télévision

Patrick la Fronde vs Sarko la Menace

L’indépendance de France Télévisions est remise en cause par la décision de Nicolas Sarkozy de nommer lui-même le président de la télé publique.

par Antoine Guiral, Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : politique , France Télévisions

Patrick de Carolis (à gauche) le 25 juin à l’Elysée, avec François Pérol, secrétaire général adjoint de l’Elysée. Photo Sébastien Calvet

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Les mots sont lourds mais pesés. « Il est temps de dire que la télévision, c’est un métier fait par des professionnels. » Et bam, premier missile de Patrick de Carolis à Nicolas Sarkozy. « Il est bon qu’on laisse travailler les professionnels. » Bam-bam. « Nous nous efforçons de faire une télévision respectable, et j’entends qu’elle soit respectée », et puis : « Jamais je ne soumettrai un quelconque concept d’émission à un quelconque visa venu de l’extérieur de l’entreprise. » Et, enfin, la bombe atomique. « Lorsqu’on dit qu’il n’y a pas de différence entre la télévision de service public et les télévisions privées, je trouve cela faux, je trouve cela stupide, et je trouve cela injuste, profondément injuste. » C’était hier matin sur RTL. Jamais un président de France Télévisions, en exercice ou pas, ne s’était ainsi adressé au président de la République. Jamais non plus un président de la République ne s’était autant immiscé dans les affaires de la télé publique jusqu’à décider que, désormais, lui seul nommerait son responsable.

Depuis le 8 janvier que Sarkozy a annoncé la suppression de la pub sur France Télévisions, Carolis s’est tenu coi, avalant consciencieusement couleuvre sur boa. Mercredi dernier, à l’Elysée, lors de la remise du rapport de la commission Copé, il se félicitait même du discours présidentiel : « J’ai pu noter avec satisfaction que le soutien à notre ligne éditoriale a été clairement réaffirmé. »

Mais, dans la coulisse, les accrochages et les clashs se sont multipliés. Sarkozy ne le cache pas : la télé, il adore ça. A l’intersyndicale de France Télévisions qu’il recevait en février, il avouait son vieux rêve d’être directeur des programmes d’une chaîne. A maintes reprises, il a cité ses références : Thierry la Fronde, Au théâtre ce soir, Apostrophes, le Grand Echiquier... Le 17 juin, lors d’une remise de médaille à l’Elysée, Sarko­zy profite de la présence de Patrice Duhamel, n° 2 de France Télévisions, pour lui secouer le prunier. Ce qu’il lui reproche tout haut devant la petite assemblée  ? L’embauche de Julien Courbet, venu de TF1, et le fait de ne pas diffuser le match de foot France-Italie (dont les droits appartenaient à la Une). « C’était vigoureux », euphémise un témoin.

Le conflit a atteint son apogée lundi, à France Télévisions, lors de l’interview de Nicolas Sarkozy. Le Président n’a pas apprécié les lazzis des salariés de la télé publique à son arrivée et ne se prive pas de le dire à Carolis qui l’accueille : « Cette maison n’est pas tenue », balance Sarkozy, furibard. Selon un témoin, la discussion est « virile ». Celle qui suit l’interview l’est tout autant. Cette fois, c’est Carolis qui attaque. Sur France 3, Sarkozy vient d’en remettre une louche : « Je trouve qu’on peut faire mieux, je trouve que les programmes de France Télévisions ressemblent encore trop à ceux d’une chaîne privée. » Dans la loge, Carolis regimbe : « J’en ai un peu ras-le-bol d’entendre ça du soir au matin. » Et Sarkozy de s’emporter : « Je veux que ça s’améliore, et j’ai quand même le droit de dire ce que je pense. »

La rupture est désormais consommée entre deux hommes qui n’ont de toute façon jamais été proches. Nommé sous Chirac –il a écrit la bio de Bernadette–, Carolis pourrait bien avoir scellé son cercueil professionnel. En réponse à sa sortie sur RTL, Sarkozy a fait donner l’un de ses porte-flingues préférés, le député UMP Frédéric Lefebvre. Lequel évoque d’abord la fameuse vidéo de Sarkozy avant son interview sur France 3 qui a fuité sur Internet : « Je pensais que Carolis venait sur RTL s’excuser et en tirer les conséquences », déclare-t-il à Libération. En clair : démissionner. Les noms d’oiseau ? « Je ne veux pas croire que le mot “stupide” est destiné au président de la République », feint Lefebvre. Et puis, très vite, la consigne élyséenne : « Il est temps que cette équipe se mette au travail. » Même tonalité chez la ministre de la Culture, Christine Albanel, au sortir du Conseil des ministres : « J’aimerais qu’on sorte des états d’âme, des psychodrames, et j’aimerais qu’on porte ensemble ce projet. »

Alors, démissionnera ? Démissionnera pas ? Au sujet du financement de France Télévisions sans ­publicité, il a déclaré sur RTL : « J’estime aujourd’hui que nous n’avons pas les moyens de nos ambitions futures [...]. A la fin de l’été, courant septembre, nous verrons si le compte y est, s’il n’y est pas, je prendrai mes responsabilités. » Le financement préconisé par Sarkozy ne suffit en effet pas. Les cadeaux aux chaînes privées (allongement de la pub, deuxième coupure, etc.) devraient encore priver France Télévisions de 80 à 100 millions d’euros, qui s’ajoutent aux 100 millions de recettes pub déjà envolées depuis l’annonce du 8 janvier.

De toute façon, Carolis n’a que peu de chances de voir la fin de la pub sur France Télévisions. Le nouveau mode de nomination du président de la télé publique sera étrenné sitôt votée la loi sur l’audiovisuel à l’automne. Henri Guaino, conseiller de Sarkozy, l’a confirmé hier. Tout en précisant : « Mais ça ne veut pas dire que l’équipe en place ne sera pas reconduite. » Ben voyons.


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