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mercredi 10 juin 2009 16:56

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Patron, un Scorsese 64

Sortie inédite en France de « Who’s That Knocking at My Door », distribué aux Etats-Unis en 1969 après cinq années de gestation.

par Bruno Icher

tag : cinéphilie

DR

Who’s That Knocking at My Door de Martin Scorsese avec Harvey Keitel, Zina Bethune… 1 h 30.

La sortie cette semaine sur les écrans français du tout premier long métrage de Martin Scorsese met un terme à un inexplicable bannissement de quarante ans. Etrange car le cinéaste américain est archipopulaire en France et que ce Who’s That Knocking at My Door est une sorte de condensé brut de décoffrage de ce qui va nourrir son cinéma. Dès le générique, il y a tout  : une femme prépare une tourte pour une ribambelle de gosses au milieu desquels il n’est pas difficile d’imaginer le petit Marty. D’autant que la femme en question est Catherine, sa mère. Juste avant l’apparition du titre, direction la rue, où de jeunes costauds, cheveux lustrés et fringues voyantes, se défient du regard. L’un embrasse la croix qu’il porte autour du cou avant de se jeter dans une bagarre. La rue, la famille, la bouffe, les mauvais garçons, la musique à fond la caisse, ses origines de prolo italien, son obsession sexuelle et, en corollaire, la culpabilité et la religion. C’est du Scorsese avant Scorsese.

Scorsese sur le tournage - DR

C’en est tellement que, là, devant nos yeux et en une heure et demie, on assiste à la naissance d’un cinéaste. Un accouchement qui, en réalité, a duré près de cinq ans. Quand il commence le tournage, Scorsese a 25 ans. Il vient de sortir de la New York University et les studios américains, dont le système est à l’agonie, gardent un œil sur une génération d’étudiants ambitieux. Quand il se lance dans ce premier film, Scorsese a déjà trois courts métrages prometteurs à son actif, dont le programmatique The Big Shave, où il annonce la couleur (rouge sang). Il a réuni 35 000 dollars et, comme toute l’équipe est fauchée et doit bosser pour vivre, il ne tourne que les week-ends pendant six mois. Quand, enfin, il arrive à un premier jet à l’occasion duquel il travaille pour la première fois avec Thelma Schoonmaker, sa monteuse fétiche, c’est un bide. Ainsi que le raconte Michel Cieutat dans son anthologie sur le réalisateur (Martin Scorsese, Rivages/Cinéma), ses amis de la fac détestent, et son professeur et mentor, Haig Manoogian (qui a mis quelques dollars dans l’affaire), le convainc de tourner d’autres scènes. Scorsese s’exécute, mais cette fois en 16 mm, qu’il faudra gonfler en 35, ce qui donne cet aspect si changeant au grain du film, tantôt étrangement doux, tantôt noir et blanc sec comme un coup de trique.

C’est notamment dans ces nouvelles scènes que Scorsese fait la démonstration de ses dispositions de bon élève. Certes, il ne filme que ses obsessions (le cul, la violence, la culpabilité), mais il n’oublie pas de citer ses maîtres. La séquence où Harvey Keitel drague la jolie blonde Zina Bethune a quelque chose de Cassavetes à l’image, de Godard au montage et de Truffaut aux dialogues. Keitel est en costard old school, Bethune lit Paris Match, comme le miroir américain de Jean Seberg et son Herald Tribune dans A bout de souffle. Et pour emballer la petite, de quoi lui parle Keitel  ? De cinéma évidemment. En particulier de la Prisonnière du désert de John Ford, l’un des films préférés de Scorsese. « Tout le monde devrait aimer les westerns. Ça résoudrait tous les problèmes », lui dit-il.

Entièrement retravaillée, la tranche de vie de cette petite frappe qui drague, déconne avec ses copains, se saoule, se bagarre et tombe amoureux ne convainc toujours personne. Au fond de la déprime, Scorsese finit par faire ses valises pour Amsterdam afin de tourner des spots publicitaires pour la télé hollandaise. Avec un brin de vice, on aimerait bien voir ça.

Six mois plus tard, Manoogian l’appelle. Il a trouvé un distributeur  : Joseph Brenner, spécialisé dans les films érotiques. Il distribue le film à condition qu’il contienne une scène olé-olé. Or Scorsese est coincé aux Pays-Bas. C’est donc Keitel qui fait le déplacement. L’acteur tourne, en un week-end, une scène assez incroyable avec Anne Colette, qui n’apparaît à aucun autre moment du film. Au milieu d’une pièce nue comme la comédienne, un lit bancal accueille les ébats du couple. Pas un mot, juste une succession de plans ultracourts de draps qui se froissent, de vêtements qui glissent sur la peau nue, de caresses. Et la musique des Doors qui jouent un morceau qui commence comme The End. Quand la musique finit par mourir, Keitel rhabillé fait pleuvoir un jeu de cartes sur la fille nue allongée. Tout ça n’est qu’un jeu.

Une scène magnifique, mais le plus intéressant, c’est l’endroit où Scorsese intercale cette bouffée érotique. Il la colle au milieu d’une conversation entre Keitel et sa petite amie alors qu’il lui explique que, dans la vie, il y a les filles bien et puis, il y a les broads (les gonzesses). Cut et scène de cul. Quatre minutes plus tard, re-cut et fin de la conversation. « Des poules quoi, des filles comme ça. » Les saintes et les putes. Et puis il y a Scorsese, qui vient de comprendre comment ça marche, le cinéma.

Paru dans Libération du 10 juin 2009


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