jeudi 6 mars 2008 11:09
« Pékin Express », l’attrape-pékin
Des journalistes de la production dénoncent le bidonnage.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : télé-réalité , polémique
Deux candidats de l’édition 2007 de Pékin Express. DR
Mais faudra-t-il donc que toutes nos illusions s’effondrent ? Ah, il est loin le temps des gentils ébats piscinatoires des pionniers de la télé-réalité. Aujourd’hui les candidats de l’Ile de la tentation (TF1) veulent des contrats de travail et voilà que Pékin Express (M6), où des anonymes font un baroud à travers l’Amérique du Sud, s’avère bidonné. C’est Philippe Bartherotte, un journaliste de la production, chargé de suivre les candidats, qui a vendu la mèche, ainsi que l’écrivait hier le Canard enchaîné. Alors que les concurrents doivent se débrouiller par leurs propres moyens pour remporter les 100 000 euros du vainqueur, Bartherotte raconte que la production, pour favoriser ses champions, a payé des automobilistes autochtones pour transporter les candidats censés faire du stop. M6 a annoncé vouloir assigner Bartherotte en diffamation, de même qu’un autre journaliste de l’émission, Christophe Gallot, qui confirme les accusations. « Il y a une déontologie de la télé-réalité », confie à Libération et sans rire Philippe Bartherotte, qui a déjà œuvré pour l’Ile de la tentation ou Star Academy. Mais là, il est vraiment fumasse. A l’image (l’affaire est diffusée sur M6 chaque mardi), le téléspectateur voit deux pauvres équipiers lever le pouce au bord d’une route poussiéreuse et peu fréquentée, jusqu’à ce que, ô miracle, une voiture s’arrête et accepte de les embarquer. C’est beau, l’amitié entre les peuples. Beau mais, explique Bartherotte, truqué : la voiture providentielle a été affrétée par la prod. « Moi-même, j’ai payé pour mettre des voitures à disposition des candidats », confie-t-il. Jusqu’à ce que, dégoûté, il quitte l’émission en plein tournage : « On était en train de traverser des paysages magnifiques et moi j’étais confronté à cette triche et cette mesquinerie... » Mais le bidonnage continue, ainsi que l’expliquent à Libération deux autres journalistes de l’équipe. « Moi aussi, j’ai payé », dit l’un ; « J’ai payé des chauffeurs, raconte l’autre, j’ai même fait enlever l’inscription "taxi" sur une des voitures. » Résultat : il arrive qu’à l’image on voit un même gentil autochtone servir de chauffeur, puis d’aide serviable, à chaque fois à des candidats différents qui sont tombés sur lui totalement par hasard… La manip est simple : chaque équipe de journalistes qui suit une paire de candidats est dotée d’une enveloppe « Emergency » destinée à couvrir les frais en cas de pépin. « Elle contient plusieurs centaines d’euros », explique un membre de la production. « Je m’en étais servi une fois lors de l’édition précédente de Pékin Express, admet un journaliste, mais cette année, c’était tout le temps. » Car la production veut avantager tel candidat plus télégénique qu’un autre, lui permettre de rattraper son retard et remporter l’étape. Le tout accompagné de croquignolettes instructions aux journalistes pour qu’ils ne ratent rien de la vie des candidats. Ça s’appelle des « consignes éditoriales ». Extrait : « Tout ce qui montre leur état d’esprit d’égoïsme, de faiblesse, de nullité d’esprit, surtout, vous le tournez. » M6 parle de formulation « maladroite » mais nie la triche, mollement : « Selon les informations qu’on a, personne n’a été payé, il n’y a pas de raison de ne pas faire confiance à la prod [Studio 89, une filiale de la Six, ndlr] ». Certains membres de l’équipe de tournage de Pékin Express qui ont décidé de manger le morceau : « C’est une bonne émission, dit l’un d’eux, on n’a pas envie qu’elle explose en vol, mais elle peut exister sans la triche. » Pour Christophe Gallot, chef de projet sur Pékin Express, « même dans des émissions plus trash, c’est contre-nature d’inventer, on n’est pas là pour jouer aux marionnettistes ». Il s’en est ouvert auprès de M6, auprès du producteur de l’émission. Qui lui a répondu : « Mais enfin Christophe, on fait de la télé. »
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