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mardi 22 février 2011 09:58

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Périphérie : se filmer sous un autre angle

par Félix Gatier

tag : association

DR

Confier la caméra aux habituels personnages d’un documentaire afin qu’ils en deviennent les réalisateurs : c’est ce que fait, depuis 1994, l’association Périphérie dans le cadre des Observatoires documentaires. La méthode est savamment codée et consiste à s’implanter dans un milieu professionnel puis à initier les participants aux règles du film documentaire, afin que, caméra en main, ils puissent par eux-mêmes décrire leur réalité professionnelle et les difficultés qui l’accompagnent.

Pour Philippe Troyon, spécialiste du documentaire et responsable de l’atelier Éducation à l’image au sein de l’association, « le but de cette méthode n’est pas tant de rendre les employés réalisateurs que d’utiliser l’image comme un moyen pour comprendre la réalité d’un mode de travail ».

Diffusé ensuite dans d’autres entreprises soumises aux mêmes difficultés, le film a vocation à devenir un mode d’emploi incarné : le récit d’une réalité professionnelle et des relations journalières qui la constituent.

Pour leur nouvelle résidence, les Observatoires se sont tournés vers un centre hébergeant des déficients mentaux, le foyer de vie Saint-Louis de Villepinte (Seine-Saint-Denis), nouvellement reconstruit. Le lieu fonctionne sur le volontariat : nul n’est hospitalisé contre son gré et chacun peut partir quand il le souhaite. Cent vingt employés y travaillent aux côtés de 99 résidents. Le foyer a pris en charge le financement du projet et les Observatoires ont pu y installer l’appareillage cinématographique nécessaire : salle de visionnage, salle de montage et caméra haute définition. Cet ensemble servira de fil rouge à l’expérience qui devrait durer cinq ans.

À partir du mois de mars, 12 volontaires — parmi les aides médico-psychologiques, moniteurs-éducateurs et l’ensemble du personnel — vont ainsi s’initier aux bases théoriques du documentaire grâce à la projection de classiques du genre (Eustache, Rouch, Chaplin, Flaherty), avant de passer à la pratique.

Ils apprendront aussi l’utilisation de la caméra et la réalisation du montage final. Les volontaires se consacreront ensuite à l’écriture de scénarios qui, après sélection, seront réalisés et montés par le personnel.

Pour Michèle Abdoul, adjointe à la direction du foyer de vie Saint-Louis, cette nouvelle définition du documentaire permettra à l’équipe de « regarder son travail d’une part et de le montrer aux autres d’autre part ».

Tablant sur la portée pédagogique de l’image, la responsable espère que les employés « pourront redécouvrir leur métier » et les difficultés humaines qu’il recèle, tout en permettant de sensibiliser le spectateur à des professions complexes et méconnues. Elle souhaite également que les « résidents s’emparent du projet et utilisent la caméra ».

Pour mener à bien son projet, Philippe Troyon s’est fixé une feuille de route : la « durée comme moyen d’expression ». Contrairement aux tournages classiques procédant d’une chronologie contrainte et orchestrée, le cinéaste et son équipe s’immergent dans la longueur.

Pour le cinéaste, l’expérience in situ ne peut être efficace qu’avec le temps : voir la réaction du personnel, la réalisation d’un nouveau documentaire, la prise en main de la caméra par les déficients mentaux… Il s’agit bien de se jeter dans l’inconnu, même si, ainsi que le souligne Michèle Abdoul, « il y a une part de risque ».

Paru dans Libération du 21 février 2011


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