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mercredi 4 juillet 2007 10:54

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Permis de démolir

par Gérard Lefort

tags : cinéma d’auteur , cinéphilie , festival , rétrospective

Veronica Lake et Joel McCrea dans « Les Voyages de Sullivan » (1941) - DR

Il y a dix-huit ans au festival de Locarno, les étoiles s’allumaient dans les yeux des fidèles de la rétrospective maison consacrée au réalisateur américain Preston Sturges. « Qui ça ? » répondait l’écho des montagnes suisses. Sturges, Preston, à ne pas confondre avec son homonyme prénommé John, réalisateur de gros succès hollywoodiens (dont les Sept mercenaires en 1960). Preston Sturges, mal connu, à l’exception de deux films : les Carnets du major Thomson, son dernier et mauvais film tourné en France en 1955, et les Voyages de Sullivan, 1941, narrant les désarrois d’un réalisateur de comédies à succès (Joel McCrea) dès lors qu’il entreprend une expédition incognito dans le lumpen américain. La rétrospective organisée par la Cinémathèque est donc une bonne occasion de se vivifier au contact d’une oeuvre pour beaucoup oubliée et qui constitue cependant une sorte de chaînon manquant et sans suite, entre Lubitsch et Capra. Un rien de biographie donne une idée du zigomar. Sturges naît à Chicago en 1898. Commentaire de l’intéressé sur ses géniteurs : « Mon père n’a jamais su ressembler à un mari, mais il faut se souvenir qu’il fut l’un des tout premiers qu’épousa ma mère et quelle fit mieux par la suite. »

Le jeune Preston suit son extravagante maman en Europe à la veille de la première guerre mondiale. Elle ouvre à Paris un salon de beauté, le salon Desti, et côtoie le gratin de l’intelligentsia dans le coup (Diaghilev, Monet, Isadora Duncan...). Pour le salon de sa maman qui collectionne les amants, Preston invente un rouge à lèvres révolutionnaire qui, prétend la publicité d’époque, résiste à plusieurs baisers successifs. La même maman, adepte des valeurs de la tradition hellénistique, imposait à son fils le port spartiate et la tunique athénienne pour assister aux cours du lycée Louis-le-Grand. La guerre éclate et les Sturges, mère et fils, rentrent aux Etats-Unis. Preston s’y active dans quelques projets d’invention, notamment un moteur diesel sans vibrations. La mécanique l’inspirant, il devient un as de l’aviation. Après guerre, il hésite : spirite ou représentant en shampoing pour chiens ? Jusqu’au soir où il rentre dans un théâtre de Broadway et en ressort avec la conviction que sa vraie vie est là. Après quelques travaux d’assistant, il écrit sa première pièce, Strictly Dishnorable, un succès qui lui ouvre les portes d’Hollywood. Pendant dix ans (1930-1940) il va adapter et scénariser à tour de bras pour les trois principaux studios (Paramount, Fox et Universal) et quelques réalisateurs fameux (William Holden, Mitchell Leisen, William Howard). En 1941, après avoir reçu l’oscar du scénario pour son premier film (The Great McGiny), il va avec grande frénésie tourner une dizaine de films qui volent de succès en succès. A partir de 1949, alors que l’Europe le reconnaît (dithyrambes d’André Bazin), Sturges périclite, se lance dans l’aventure financièrement désastreuse d’un restaurant à Hollywood (The Players) et meurt en 1959, lessivé, mais toujours un bon mot à la boutonnière.

Quel rapport entre cette vie molto agitato et ses films ? Dans un article paru en 1962 dans Film Culture, Manny Farber et W.S. Poster, exégètes inspirés, notaient : « La première impression que l’on a d’un film de Sturges, c’est de se retrouver devant les morceaux fracassés d’une chaîne de montage de chez Ford, qui n’en continuerait pas moins à fonctionner en pleine crise de guerre totale. » C’est exactement ça : un foutoir bruyant d’acteurs dingos, de dialogues givrés, de personnages impossibles et d’images folles. Certes dans la continuation du slapstick américain où il est impossible qu’une porte s’ouvre sans qu’en surgisse quelque ouragan ou (va savoir ?) un troupeau de lamas carnivores. La morale en plus et parfois le moralisme, mais pas plus tannant que les prêches qui concluent les films de Capra. Avant de cogner par ses propres moyens, Sturges s’est donc fait les muscles dans les films des autres. Par exemple, the Big Pond (1930) pochade sympathique torchée par Hobart Henley où notre Maurice Chevalier, accouplé à Claudette Colbert, atteint un sommet du french accent (« Aie âme sceau à Pie ! ») ponctué de non moins irrésistibles « nom de pétard de Dieu » (in French in the dialogues). On repère la première griffe de la Sturges touch dans une scène de taxi où voulant expliquer le baiser « à la française, ou-la-la ! » à son rival dans le coeur de Claudette Colbert, Chevalier joint la pratique à la théorie, laissant le chauffeur du taxi pantois de découvrir deux hommes se rouler une pelle sur la banquette arrière.

Même effet de « sturgesination » du scénario dans the Power and the Glory (1933) réalisé par William K. Howard. Aux obsèques d’un industriel tout puissant (Spencer Tracy), un ami d’enfance raconte à sa femme que le grand homme, ordure notoire, valait mieux que cette réputation. Récit en forme de retour en arrière avec malédiction par les femmes. On dirait Citizen Kane, et ça tombe bien puisque Herman Mankiewicz (scénariste du film de Welles) ne cacha pas, huit ans plus tard, avoir un brin pompé the Power and the Glory, Rosebud compris, symbolisé ici par une cicatrice d’enfance dans la paume du magnat. La pompe du film est un rien pompante et le plombe. Mais Sturges fut toujours coutumier de ce yo-yo entre le tarte et la tarte (à la crème). Pour preuve, cette même année 1933, il scénariste the Good Fairy, une loufoquerie de William Wyler qui frôle le chef-d’oeuvre. Rien que le dénouement où tout le monde tombe dans les bras de tout le monde sur l’air de « comme c’est marrant d’être drôle ! » .

Juste avant de se lancer sous son nom, Sturges signe encore deux scénarios pour Mitchell Leisen dont Easy Living (1937) où il est tout à fait naturel qu’une jeune employée d’une revue scoute (Jean Arthur), assise à l’étage d’un bus à impériale, reçoive sur la tête un manteau de zibeline de 58 000 dollars. Commentaire d’un Indien enturbanné ayant assisté au prodige : « Kismet ! » La suite du film est encore plus à tomber sur la tête.

Nous voilà dare-dare en 1940 et Sturges se risque sous son nom. En se vautrant à la première marche avec the Great McGinty (1940), pensum bigot du plus navrant effet. Mais après ce faux pas, va suivre une cavalcade de films fracassants et fracassés qui rétrospectivement construisent un système. Primo, une troupe de seconds rôles reconduite de films en films (dont Mary Astor en croqueuse de mâles, et Robert Greig en domestique stylé) qui sont comme le choeur antique contestant d’une bonne vanne l’orthodoxie du scénario. Cas d’espèce, dans les Voyages de Sullivan, avec le majordome impavide : « Les pauvres savent tout de la pauvreté. Il faut être riche et morbide pour la trouver séduisante. »

Autre constante, une obsession des catastrophes. Pas d’intrigue sans que déboule l’impromptu d’une scène où la règle consiste à massacrer un maximum de choses (surtout le mobilier hors de prix) en un minimum de temps. Exemple ultime dans the Palm Beach Story (1942) où une bande de milliardaires avinés organisent une chasse à courre, avec meute de chiens et force pétoires, dans les couloirs d’un train de luxe, histoire de débusquer Claudette Colbert, poule (de luxe elle aussi) en cavale matrimoniale. Et dès que dans un film de Sturges on passe à table, il s’ensuit toujours un carnage à la purée ou un duel à la saucisse. Autant dire un art hilarant du gâchis et du chaos, mais dont l’excès finit par inquiéter. Cette prime à l’hystérie saisit autant les personnages (le crétin qui se croit maire de la ville, le faux héros de la guerre, l’aventurière qui se fait passer pour une lady) que les dialogues toujours vociférés à un taux extrême de décibel. Parangon de ce style dans une réplique d’Easy Living où le patron d’un palace confie à une Jean Artur médusée : « Une certaine personne dont je ne prononcerai pas le nom doit être informée d’une certaine chose que vous savez et dont je ne peux pas vous parler. » C’est irrésistible, c’est absurde, c’est gênant. C’est tout Sturges.

Rétrospective Preston Sturges
Du 4 au 22 juillet
A la Cinémathèque française
51, rue de Bercy, Paris 75012
www.cinematheque.fr


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