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jeudi 10 juin 2010 12:19

  • cinéma

Perse qu’il le vaut bien

par Jean-Pierre Perrin

tag : Iran

Téhéran, de Nader Homayoun - DR

Journée spéciale Téhéran
dimanche à la Cinémathèque française
51, rue de Bercy, 75012
Rens. : 01 71 19 33 33 ou Cinematheque.fr

Pendant des années, le responsable du ministère de l’Orientation islamique chargé de la censure des films était un… religieux aveugle. Ses assistants lui racontaient les images qu’ils voyaient et lui jugeait quelles scènes devaient être gardées, quelles autres supprimées. L’allégorie est belle, mais elle fut terrible pour les cinéastes iraniens obligés de se soumettre aux interdits du mollah — le cinéaste Mohsen Makhmalbaf y fait référence dans Salam Cinema.

Mais rêvons un instant à une caméra, cette fois en liberté, qui descendrait Vali Asr, la grande avenue dédiée au « Maître du temps », l’une des plus longues du monde, qui traverse, selon un axe nord-sud, l’immense métropole de Téhéran (15 millions d’habitants). En haut, sur les piémonts de la formidable barrière minérale qu’est l’Alborz, encore émaillée des neiges de l’hiver, elle filmerait les gigantesques centres commerciaux où toute une jeunesse branchée vient s’afficher et draguer. Elle s’attarderait sur les vitrines des magasins où l’on cherche à faire riche à tout prix, que l’on y vende des fringues ou des voitures. Elle s’immiscerait dans les soirées de la classe aisée où les fêtes, baignées d’alcool de contrebande, sont folles. Elle volerait ici ou là une image interdite, comme celle d’un intellectuel allongé dans son salon avec quelques amis devant la pipe d’opium rituelle du vendredi.

Près de la place Vanak, haut lieu de la récente révolte contre la dictature religieuse, elle chercherait à décrypter les graffitis sur les murs. Plus bas, elle se perdrait dans les grands parcs, comme le Mellat, peuplés les veilles de week-end de familles et de jeunes enfants, même après minuit. Sur les bancs, les amoureux se regardent les yeux dans les yeux, tout en lorgnant derrière l’épaule de l’autre l’irruption toujours possible d’une escouade de bassidji (miliciens) ; ou s’offrent des recueils du défunt poète Ahmad Chamlou qui, dès les premières années de la révolution, avait écrit : « On renifle tes lèvres pour savoir si elles ont dit ’je t’aime’. Drôle de temps, ami ! » Plus loin, la place Beghatabad est connue pour être l’un des repaires de dealers — la drogue fait des ravages dans la ville. Après les quartiers de la classe moyenne, la partie Sud de la ville se rapproche. L’avenue du Maître du temps rencontre un autre monde, les quartiers pauvres, loin des collines, dans la plaine aride et étouffante.

La révolution a peu bousculé les classes sociales. Ceux qu’elle a enrichis, les nouveaux parvenus, sont simplement allés rejoindre les riches de l’ancien régime du Chah, qui, souvent, sont devenus encore plus fortunés en faisant des affaires avec… les mollahs. Ici les prostituées, de plus en plus nombreuses, sont calfeutrées sous leur tchador ; dans le Nord, elles ont la mèche beaucoup plus rebelle. C’est en descendant cette avenue du Maître du temps que l’on s’aperçoit à quel point Téhéran est une ville faite pour le cinéma. Tous les genres y trouveraient leur place : le film noir, le drame social, l’énigme policière, la bluette amoureuse… Les Téhéranais ont d’ailleurs une vraie passion pour le cinéma, qui ne date pas d’hier. On trouve des salles dans la plupart des quartiers, luxueux au Nord, décatis au Sud. Et une véritable cité du cinéma, Téhéran-Qadim, où a été notamment reconstituée la capitale à diverses époques et que l’on peut visiter.

Du temps du Chah, on pouvait voir dans les salles trois types de films iraniens. Le abgoushti (abgousht est le pot-au-feu iranien), avec un scénario mince comme des feuilles à cigarettes : c’était le prétexte pour voir des bagarres et des danses du ventre avec des femmes aux très gros seins qu’elles balancent au rythme d’une musique lascive et qui montrent un peu leur culotte ; les drames avec des histoires tristes à mourir, et les films intellectuels, volontiers méprisants pour les abgoushti et le cinéma commercial résumé sous le qualificatif péjoratif de films farsi. À la suite, la révolution islamique a beaucoup misé sur les films intellectuels, avec des cinéastes comme Kiarostami, et, pendant un temps, Panahi, Makhmalbaf, pour améliorer son image à l’extérieur. Prenant en compte la popularité des films farsi, elle les a conservés, mais en leur donnant un contenu islamique. « C’est le même type de films, insipides et médiocres, avec la même problématique qu’à l’époque du Chah. Simplement, le régime les a transformés. Il a ainsi créé une nouvelle femme, la femme islamique, sans corps, sans chair, sans seins, sans sexe, avec simplement des valeurs inventées par le régime qui sont la piété, la maternité, la propreté », explique le critique et cinéaste iranien Hormuz Key.

Aux côtés des films idéologiques, que personne ne va voir, il y a aussi les films de guerre que l’on a tournés quasiment à la chaîne en Iran dans les années qui ont suivi le conflit avec l’Irak (1980-1988). Après la victoire de Khomeiny, les cinéastes iraniens ont souvent préféré tourner leurs films à la campagne. Aujourd’hui, Téhéran revient en force avec des films comme Sang et Or de Jafar Panahi, qui traite de cette césure nord-sud qui déchire la ville, Téhéran, de Nader Homayoun, un polar qui montre la place des mafias dans la société iranienne, ou les étonnants Chats persans de Bahman Ghobadi, qui dévoile la part souterraine et rock’n’roll de la ville.

À voir :

Journée spéciale Téhéran, dimanche à la Cinémathèque française

Paru dans Libération du 9 juin 2010


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