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jeudi 27 septembre 2012 19:54

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Pierre Lescure, mission cryptée

Chargé de mettre l’exception culturelle à l’heure du numérique, l’ex-patron de Canal +, dont le rôle est déjà décrié, se retrouve face à un immense chantier aux contours flous.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : Hadopi , Mission Lescure

Photo CC-BY-SA Siren-Com

Un badge. Pas même un pin’s, non, un simple badge de mauvais métal comme ceux qui se portaient en 1982. Il est blanc avec écrit en haut en bleu « la création et la diversité culturelle » et en bas en orange « à l’heure du numérique ». Au milieu en bleu et orange « culture-acte 2 ». Bon, on voit que vous commencez à vous moquer mais le badge (1), c’est quand même pratique pour reconnaître les membres de la mission Lescure chargée du chantier nébulo-pharaonesque de mettre la culture à la page numérique, vu qu’ils sont tous inconnus au bataillon. Enfin pas tous : il y a celui qui donne son nom à la mission et arbore malgré tout le fameux badge, Pierre Lescure.

Créée officiellement au plus creux de l’été (le 6 août), réunie à la fin du mois dernier, la mission Lescure avait, semble-t-il, besoin d’une inauguration en bonne et due forme pour asseoir sa légitimité. D’abord, il y a le choix discutable de Pierre Lescure, soutien actif de François Hollande pendant la campagne. Ce même Lescure administrateur dans plusieurs sociétés (Lagardère, Kudelski, etc.) qui pourraient se trouver sur le chemin de sa mission.

Sitôt annoncée, la mission Lescure, placée sous le patronage du ministère de la Culture, ne parle pas la même langue que la rue de Valois. Le matin, Filippetti voue Hadopi aux gémonies (une promesse de campagne de Hollande) et le soir, Lescure la réhabilite, histoire de rassurer ses amis du cinéma. Et puis au fil des semaines, la mission Lescure se transforme en fourre-tout où le gouvernement s’empresse de remiser tout ce qui contient le mot numérique. D’où le lancement, hier à l’Institut national d’histoire de l’art, de la fusée à étages pilotée par Pierre Lescure.

Le premier étage en fait est déjà parti, oups. C’était « le diagnostic de l’existant » auquel se sont livrés jusqu’à présent Lescure et sa bande — une tripotée de hauts fonctionnaires de la Culture, une inspectrice des finances et un journaliste du mensuel de cinéma Studio Cinélive. Qui, explique Lescure, ont en commun d’être « nés avec le numérique ». Avant le troisième étage de la fusée (les propositions attendues pour mars 2013), le deuxième, c’est pour aujourd’hui : la mission débute ce mercredi ses auditions publiques qui se poursuivront jusqu’en décembre. Lescure en annonce « une centaine » où seront entendus, en vrac, les bibliothécaires, Google, Free, Dailymotion, la SACD, etc. Mais pas ces deux acteurs importants du débat que sont l’association de défense des consommateurs UFC-Que choisir et la Quadrature du Net qui, mardi, dans une tribune publiée dans Libération, ont d’emblée refusé d’être entendus, évoquant « une caricature de débat démocratique ». Cette mission « est confiée, vitupèrent les auteurs, à une personne fortement impliquée dans les intérêts privés de la production, distribution et promotion des médias ». Lequel Pierre Lescure n’a pas apprécié le compliment. Selon le site Owni, il s’est dit, en marge de la conférence de presse, « ulcéré » : « C’est tant pis pour eux ! Avec cette tribune, ils s’autocondamnent, ne sont que dans des postures… C’est pourri et plein de mépris ! » Et de conclure : « Aucune ligne sur les géants du Net dans cette tribune… Ils auraient pu en parler ! Mais de toute façon, ils n’ont aucun intérêt à voir une régulation du Net ! » Voilà, voilà voilà…

« Cher Pierre, nous attendons beaucoup de ta capacité créative ! » La ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, qui inaugurait hier la mission Lescure, a lancé cet appel comme une bouée de sauvetage — à moins qu’on n’ait pas perçu l’ironie. Réponse de l’intéressé : « La feuille de route est claire et la route est large. » Il a bien de la chance, parce que le cap fixé par Filippetti semble incertain. La ministre fixe trois objectifs « d’égale importance » : « l’attention portée aux créateurs », « la régulation des flux financiers associés à la création » et « l’objectif des publics ». Soit : préserver le droit d’auteur, taper au portefeuille Google et les fournisseurs d’accès à Internet (en gros) et développer une véritable offre légale sur le Web, pour le cinéma, la musique, l’audiovisuel, le livre et le jeu vidéo. Pour Lescure, cette offre se doit d’être « joyeuse, séduisante et abordable ». C’est là que devrait porter l’essentiel du boulot de sa mission et c’est déjà un maousse chantier qui touche au système de financement de la création, à la rémunération des auteurs, à la fiscalité numérique, à la délicate chronologie des médias (l’ordre de diffusion des films depuis le cinéma jusqu’à la télé)… « Il n’y aura pas de solution blanche ou noire », indique Lescure qui plaide déjà pour « une offre composite ». Avec donc cette fameuse offre légale (et payante) « et sans doute une tranche de licence globale » voire « une prise en compte des échanges non marchands pour des œuvres déjà amorties ».

La grande méchante question d’Hadopi sera au cœur du machin. Aurélie Filippetti semble en rabattre sérieusement sur la question jugeant désormais « fondamentale » la lutte contre le téléchargement illégal. Pierre Lescure, lui, ne « connaî[t] pas de commerce sans surveillance ni sanction pour les contrevenants » : « On verra la forme que ça prendra, sous un vocable ou sous un autre. » Là, pas de doute, l’usine à gaz est bel et bien lancée.

(1) Une évocation de la Foire internationale de New York de 1939, nous précise Pierre Lescure, dessinée par Etienne Robial, le graphiste historique de Canal +. On n’en sort pas.


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