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jeudi 2 septembre 2010 08:52

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« Piranha », débit de poissons

par Didier Péron

tags : gore , 3D

DR

Piranha 3D d’Alexandre Aja avec Steven R. McQueen, Elisabeth Shue, Kelly Brook… 1 h 39.

Dans une séquence de Piranha 3D, une fille à ski nautique, hilare, tractée par ses potes sur un bateau, s’essaie aux joies du parachute ascensionnel. Soudain, elle gesticule, se met à hurler et, au moment de prendre son envol, ce n’est plus qu’un tronc sanguinolent grotesque suspendu entre le ciel et l’eau. Le nouveau film d’Alexandre Aja (Haute Tension, La colline a des yeux, Mirrors…) regorge de visions de corps dévorés par des centaines de poissons carnivores ; de corps mutilés, hachés, éviscérés, énucléés dans des bouillons de sang.

Stressant comme tout film gore, Piranha 3D est surtout très drôle. C’est un jeu de massacre dont les victimes sont des jeunes Américains en plein spring break partouzard alcoolique. Beuglant et mimant le coït tous pectoraux et seins à l’air, ils sont soudainement précipités dans une boucherie avec l’arrivée des fameux poissons, ici opportunément réchappés de leur grotte préhistorique suite à une secousse sismique.

Alexandre Aja sur le tournage - DR

« J’ai voulu me faire plaisir, un vrai film pop-corn, potache, une série B d’ado attardé », explique Aja, rencontré dimanche à Paris au lendemain d’une avant-première. Le scénario traînait de main en main depuis des années. Et, au fil de réécritures plus ou moins hasardeuses avec son complice, Grégory Levasseur, Aja a fini par convaincre les producteurs - les ultracoriaces frères Weinstein - qu’il fallait bien s’éloigner du film d’horreur, qui avait fait le succès du premier Piranha (signé Joe Dante en 1978), pour aller dans le sens d’un genre qui a mauvaise réputation à Hollywood : la « comédie d’horreur ». « On a écrit environ douze ou treize versions du script, raconte Aja. Il y a eu énormément d’allers-retours, de discussions et d’échanges de mails pour parvenir à un résultat qui convienne à toutes les parties en présence. Et ce processus d’adaptation entre les différents protagonistes du film a continué, bien entendu, pendant le tournage et en postproduction. »

Il en sait quelque chose puisque, comme d’habitude, le travail sur les effets spéciaux est devenu très vite dantesque. Commencé en novembre, il s’est poursuivi jusqu’à la mi-août, avec les Weinstein poussant à l’accélération du processus afin que le film arrive sur les écrans en guise de digestif de fin de saison des blockbusters de l’été. La situation s’est tendue parce que le cinéaste n’a pu tourner le film en relief et qu’il lui a fallu faire une conversion 3D requérant une équipe de 50 techniciens et une attention de tous les détails absolument épuisante. Aja aurait volontiers prolongé cette phase de trois mois, mais les Weinstein possédaient contractuellement le final cut technique sur les effets spéciaux.

Pourquoi ne pas avoir tout simplement tourné en 3D directement, peut-on se demander ? « En fait, j’ai fait appel aux équipes de James Cameron pour Avatar et j’ai commencé à avoir des sueurs froides. Il fallait parfois jusqu’à une journée pour changer un objectif, les matos risquaient de fondre en tournage extérieur avec la température en Arizona, plus de 45 °C. Et il y aurait eu de gros problèmes liés aux reflets sur l’eau. Le relief nécessite une lumière identique pour chaque œil, donc tout accident de lumière réclamerait un énorme travail de correction a posteriori. D’où le choix de la conversion relief et d’un tournage classique. »

Même si on continue de se demander où la vogue du relief nous mène, au moins, ici, les considérations esthétiques sont basiques mais satisfaisantes. Tous les protagonistes étant obsédés par les seins, on voit en quoi la 3D peut remplir son rôle volumisateur. De même pour les éclats de viande humaine projetés aux quatre coins de la salle sur les spectateurs ou le vomi d’une actrice ayant bu trop de tequila. C’est fin, c’est frais. L’option odorama aurait été bienvenue.

Un discours implicite à la Guy Debord encadre le film, le récit broyant la viande et la chair à poisson au mixeur de la débilité catastrophique, entre critique de la société de consommation et mise en scène satirique d’une certaine Amérique faussement saine intégralement déchiquetée.

« J’ai toujours été fasciné par le phénomène du spring break, explique le cinéaste français, fils d’Alexandre Arcady (le Grand Pardon…), qui vit désormais la plupart du temps outre-Atlantique. C’est le dernier déchaînement de la jeunesse avant une existence au fond très conservatrice. Une génération qui s’efforce d’être le plus en conformité avec les canons véhiculés par les médias de masse. Une vacuité assez triste dont, souvent, les gens gardent un souvenir plutôt maussade, comme d’une fête qui n’a pas vraiment eu lieu. J’ai l’impression que c’est l’évolution cauchemardesque des utopies de l’amour libre des années 70. »

Paru dans Libération du 01/09/2010


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