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vendredi 3 juillet 2009 14:52

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Pirates de tous bord

De la flibuste d’hier et d’aujourd’hui aux hors-la-loi du Net... La revue "Esprit" explore "un monde devenu liquide".

par Eric Aeschimann

tag : piratage

Photo CC ste3ve

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Dominique Weber, philosophe, analyse la figure politique du pirate  « libéral-libertaire »

Un cargo rouillé qui grince dans le roulis, au large des eaux territoriales de l’Angleterre. Dans ses entrailles, un studio émet du rock déterritorialisé. Good morning England, histoire d’une radio-pirate à la fin des années 60, est sorti en mai sur les écrans, peu avant l’élection du premier eurodéputé « pirate » en Suède. Un peu plus tôt, c’est le long des côtes somaliennes que la figure du pirate a trouvé une nouvelle incarnation très concrète. Si les hors-la-loi du grand large fascinent à ce point, c’est, écrit le juriste Antoine Garapon, parce qu’ils incarnent « une nouvelle manière d’être dans un monde devenu liquide ».

Double. Pour son numéro de juillet, la revue Esprit met les pieds dans l’eau. Sous le titre De la piraterie aux piratages, le dossier rassemble une dizaine d’articles, où il est question de l’influence des puritains sur la flibuste, de la piraterie dans les récits de Daniel Defoe, du piratage numérique, des paradis offshore, du terrorisme hors sol. A l’ère de la navigation virtuelle, le forban est notre double, notre envers, notre frère. « Autant brigand que justicier, individualiste que communiste, exclu que refondateur, terroriste que résistant, écrit encore Garapon. Et pour cause  : car ce qui le définit d’abord, c’est la mer, cette étendue infinie, sans forme, qui se referme aussitôt sur toute trace, cet univers de risque et de prise. »

Au commencement, donc, était la mer, ou, plus exactement, « le monde liquide ». Empruntée au sociologue anglais Zygmunt Bauman, la métaphore du monde liquide est omniprésente. Au temps de Kant, l’immensité océanique était l’impensable : le lieu où la terre se supprime et devient le contraire d’elle-même, l’espace du sublime, de l’inhumain. A l’ère des porte-containers, elle devient au contraire le miroir du monde, là où se dévoile le vrai visage de la modernité. « Le monde est liquide en raison de la prépondérance des flux de tous ordres […]  : informations, images, communication, transports, commerce, finance, mobilité », explique Olivier Mongin, le directeur d’Esprit, dans l’article final du dossier. Ici, on surfe, on navigue et les crises financières sont d’abord des crises de liquidités.

Entre la mer et le capitalisme, l’alliance est ancienne et mystérieuse. A ce sujet, le philosophe Dominique Weber cite un texte où Hegel annonce la mondialisation avec deux siècles d’avance  : « De même que la terre, un bien-fonds solide, est la condition du principe de la vie familiale, de même l’élément naturel qui anime l’industrie en direction de l’extérieur est la mer », c’est là que le capitalisme « mêle ses jouissances et ses désirs à l’élément de la fluidité, du danger et de la ruine ». Danger pour la marchandise qui saute par-dessus les tropiques  : la tempête, les pirates  ; mais aussi pour l’individu plongé dans ce flux et toujours menacé de « s’y noyer », d’être « largué ». Olivier Mongin  : « Les eaux se referment immédiatement sur chaque sillage. L’étendue uniforme fait ressortir le déplacement comme seule réalité. »

Dans cette fluidité de l’immédiateté, Capitaine Crochet peut avoir deux rôles. Première hypothèse  : ce que l’on pourrait appeler – même si Esprit s’en garde bien – « le pirate de droite ». La mer, c’est le paradis des requins de la finance. Ce sont sur des îles, par exemple de la Barbade, des Bahamas ou des Bermudes, là où la piraterie connut ses heures de gloire, que l’on trouve les banques les plus accueillantes, les moins regardantes. Pris dans ce sens, le pirate incarne cette avidité élevée au rang de vertu dans les années 80 et que les éditorialistes américains critiquent tant depuis quelques mois. Comme un manuel d’économie, il symbolise « l’acteur rationnel pur  : il n’est animé que par l’esprit de lucre et puisqu’il est délié de toute loyauté à l’égard d’un drapeau, il n’est assujetti à aucun impôt. […] Sur la mer, il n’y a pas à proprement parler d’espace commun », note Antoine Garapon.

Version « de gauche »  : le pirate est celui qui prend sa liberté et récuse toute forme d’autorité terrestre. Une lecture qui renvoie à la révolution anglaise du XVIIe siècle et au rôle qu’y joua le mouvement puritain, à la fois calviniste et violemment égalitaire, et qui a fourni d’importants bataillons à la flibuste. En 1646, un puritain écrit qu’il est « contre-nature, irrationnel, péché, pervers, injuste, diabolique et tyrannique qu’un homme, quel qu’il soit, s’arroge un pouvoir, une autorité ou une juridiction sur tout autre homme, sans son libre consentement ». Parce qu’il sait qu’il a reçu la grâce, le puritain va partir en homme libre. « Sur l’océan, sans roi ni pape, on est seul avec Dieu », écrit le philosophe Olivier Abel, qui a piloté le dossier d’Esprit. « Si l’on parvient à échapper à la tempête, on prend pied dans un monde où l’on se reconnaît autrement. » Et lorsque les rescapés fondent une colonie, cela peut donner la Tempête de Shakespeare  : « Je règle tout à rebours, j’interdis jusqu’au nom de magistrat, les lettres sont désormais inconnues, point de bornes aux champs, j’abolis les métiers et je veux voir tous les hommes oisifs. » En ce temps-là, le paradis fiscal était pour tous.

Pour faire du pirate l’acteur d’un projet ­politique, le chaînon manquant s’appelle Daniel Defoe. Négociant, assureur, journaliste, espion, il n’a rien d’un révolutionnaire. Mais ses divers métiers lui ont donné l’occasion d’observer la piraterie à l’œuvre et lorsque, à 60 ans, il devient écrivain et publie Robinson Crusoë, il n’a pas à chercher loin ce qui sera son sujet de prédilection. « Le pirate est un danger permanent, qui bouleverse le commerce et, de tous ses crimes, c’est celui que Defoe lui pardonne le moins, souligne l’article de Sophie Jorrand qui lui est consacré. Mais c’est aussi un être courageux […]. L’agacement légitime du marchand se double incontestablement, en Defoe, de l’attirance pour un mode de vie qui regorge d’aventures. »

Le motif principal de Defoe est la mutinerie. De cet acte fondateur découle une organisation entièrement nouvelle de la vie en commun. Les capitaines sont élus et révocables, et chacun, à tout instant, a le droit de quitter le groupe. Dans son Histoire générale des plus fameux pirates, Defoe cite des extraits du code de l’équipage du pirate Bartholomew Roberts  : « Le capitaine et le quartier-maître recevront deux parts sur chaque prise  ; le maître, le bosseman ou canonnier, une part et demie  ; les autres officiers une part et quart. » Précurseur du secours mutuel, le code attribue 800 dollars, « pris sur la caisse de la compagnie », à celui qui perdra un bras ou une jambe au combat. Ainsi, à travers la piraterie émerge ce que pourrait être le communisme quand il n’y a plus d’espace commun. Nicolas Auray en esquisse l’idée lorsque, dans un article sur les pirates du numérique, il évoque les régulations d’Internet par « licence globale ». Celle-ci, montre-t-il, loin d’être une étatisation rampante, facilite au contraire les échanges entre acteurs privés. Grâce à elle, collectivisation et liberté individuelle s’épaulent au lieu de se contredire. Olivier Abel va jusqu’à proposer une « éthique de la prédation ». Notre monde terrestre célèbre le don dans le discours mais, dans les faits, protège la rapine inégalitaire. Pour en inverser les termes, ne faudrait-il pas proclamer les bienfaits de la prise et la flibuste égalitaire  ? Et Abel de louer « le courage de prendre […] c’est-à-dire le courage de désirer, d’essayer, de chercher, d’explorer – et d’augmenter nos capacités à saisir, à prendre, à goûter, à capter, à comprendre ». A l’abordage, donc  !

Paru dans Libération du 02/07/09


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