samedi 13 septembre 2008 08:29
Poétique du parasite
Chaque samedi, la techno-chronique de Pierre Marcelle.
par Pierre Marcelle
Si la consultation du courriel de la nuit constitue la nouvelle « prière du matin de l’homme moderne » (selon le mot galvaudé de Hegel), il faut désormais à ce citoyen, en sus d’ouvrir sa boîte, vigoureusement épousseter son prie-dieu. A l’instar des digues louisianaises, les logiciels anti-spams donnent des signes inquiétants de faiblesse. Chez nous, un ouragan de milliers de messages parasites les balaya l’autre semaine, et il fallut toute l’énergie de nos éminents spécialistes pour les relever. Quelques fissures persistent, cependant, qui laissent transpirer, sur l’écran blême de nos aubes caféinées, de fascinantes apparitions... On a beau, en la matière, se croire revenu de tout, le bouzin, parfois, s’emballe au point d’échapper à sa finalité, qui, ne l’oublions pas, est d’abord arnaqueuse. Ainsi de ce mail pourri, qui, nanti d’un plus qu’aléatoire moteur de diffusion, parvint l’autre jour au nom de marcelinomncvinson@liberation.fr pour me suggérer d’acquérir à bas prix de la chimie à faire grossir la bite. Sans doute le logiciel de traduction automatique n’est-il pas pour rien dans l’effet d’irréalité suscité par l’intitulé : « Long Pénis N’est pas ! Je Suis le Plus Fort ! Voulez-Vous en Boule Avec Moi. » Toujours est-il que ce fut comme si l’accumulation des dysfonctionnements (arnaque misérable, traduction baroque, distribution fantaisiste) avait généré, à contretemps et contresens, un objet de nature quasi esthétique en son extravagance. Comme si le spam, au terme de ses labyrinthiques détours et détournements, avait produit du spam à l’intérieur du spam, à la façon d’un alien. Comme si le message très malvenu, très parasite, très dérangeant, avait accouché, à son corps défendant, un propos à lui-même étranger. Quelque chose d’une nature insensée et que son destinataire irréel autant qu’indéterminé regarderait, fasciné, comme on regarderait s’extirper de la gangue de ses contraintes un poème oulipien. Paru dans Libération du 13/09/2008
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