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vendredi 21 décembre 2012 11:25

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« Pour Tapie, les journalistes étaient copains ou ennemis »

par Olivier Bertrand

tags : sports , presse , journalisme

Dans les imprimeries de La Provence, en 2001. Photo Eric Franceschi

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Quand il était l’homme fort de l’OM à Marseille, Bernard Tapie avait une phrase fétiche, à propos de la presse : « A quoi ça sert d’acheter un journal quand on peut acheter un journaliste ? » L’ancien du Méridional qui rappelle l’anecdote est toujours journaliste. Il travaille désormais à la Provence (née de la fusion du Provençal et du Méridional), et préfère convoquer ses souvenirs sous couvert d’anonymat. On ne sait pas de quoi sera fait l’avenir immédiat de la presse à Marseille…

« Un jour, dit-il, mon téléphone sonne. Tapie ne faisait jamais appeler par sa secrétaire ou son attaché de presse, il appelait tout seul. Je décroche et j’entends ça : "Dis-moi, espèce de petit pédé, quand est-ce que tu auras fini de me déverser des tonnes de merde sur la tête ?" Sa phrase est restée gravée car on ne m’avait jamais parlé comme ça. »

Trois quotidiens se sont longtemps partagé la place marseillaise. Le Provençal, contrôlé par le maire socialiste Gaston Defferre. Le Méridional, classé à droite. Et La Marseillaise, proche du PCF. Les relations étaient compliquées avec Tapie pour les deux derniers. Un certain Pape Diouf, journaliste aux sports à la Marseillaise avant de devenir plus tard président de l’OM, a failli plusieurs fois en venir aux mains avec lui. « Jamais il ne nous a interdit directement de faire notre métier, tempère Alain Roseghini, patron des sports à l’époque au Méridional. Une seule fois, une demi-journée, on nous a empêchés d’entrer au centre d’entraînement, après un papier sur les comptes. C’était souvent tendu, il ne nous donnait jamais d’infos, ne nous facilitait pas la tâche, mais au moins il était direct. »

Viril, même. Avec le Provençal, c’était beaucoup plus simple. Tapie avait été présenté à Gaston Defferre par un responsable du journal, Jean-Louis Levreau, qui avait permis quelques années plus tôt au maire de rencontrer Edmonde Charles-Roux. Une fois Nanard dans la place, Levreau est devenu rédacteur en chef du journal, et vice-président de l’OM. Les confrères des autres journaux, sevrés d’informations, avaient fait un pacte discret. Ils partageaient les bribes d’infos qu’ils arrachaient de leur côté. Un journaliste de la Marseillaise, un autre du Méridional, et le responsable des sports à l’Agence France-Presse. Un certain Christophe Bouchet, qui deviendra lui aussi président de l’OM. Les frontières sont souvent plus floues qu’ailleurs à Marseille.

Lorsque Bernard Tapie a commencé à faire de la politique, les choses se sont tendues. Puis plus encore lorsque les ennuis judiciaires se sont pointés. Le Provençal avait parfois accès aux articles du Méridional avant le bouclage, et allumait des contre-feux dans ses propres pages. Un jour d’audience, un photographe du même Méridional a vu Nanard venir vers lui, lui arracher son appareil photo et le jeter dans les escaliers. Tapie s’en prenait aux journalistes en public. Une autre fois, il traverse une foule d’officiels pour reprocher à Alain Roseghini de ne pas avoir rendu compte, une veille de législatives, d’une visite opportune du tennisman André Agassi en sa compagnie au Vélodrome. Il éructait, puis se calmait.

Le président de l’OM n’était pas rancunier. Il pouvait rappeler les journalistes qu’il avait agressés pour leur demander leur avis, ou les inviter discrètement. Un ancien du Provençal raconte qu’ils avaient de bons rapports, que Tapie ne l’a pas lâché, est même venu le voir en prison lorsqu’il a eu quelques ennuis judiciaires. Il lui a ensuite rendu la pareille.

« En fait, pour lui, reprend l’ancien chroniqueur du Méridional, tu étais copain ou ennemi. L’idée d’une éthique ou d’une morale ne l’effleurait pas du tout. Il pensait franchement que si tu faisais des papiers désagréables, c’est que tu voulais te le payer. » Une fois, dans une variante à son antienne sur les journalistes achetables, Tapie lui a dit : « Tu sais que tout homme a un prix ? » Le journaliste lui aurait répondu qu’il était « trop cher, beaucoup trop cher ». Quinze ans plus tard, Tapie revient. Il a racheté son journal.

 

Paru dans Libération du 20 décembre 2012


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