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vendredi 17 septembre 2010 09:26

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« Pour ces gens, l’avatar reflète leur véritable moi »

par Philippe Azoury

tags : documentaire , interview , second life

Furry - DR

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« The cat », une vie derrière sa souris

Voyage au cœur des communautés déviantes de Second Life.

Alain Della Negra est né en 1975 en France, Kaori Kinoshita en 1970 au Japon. Depuis dix ans, ils créent ensemble des pièces d’art, des vidéos, des documentaires. The Cat… a été pensé par eux deux, tourné par eux deux, et monté à tour de rôle, en garde alternée de leur petit garçon. Rencontre dans leur quartier parisien de Belleville.

Quelle est l’origine de ce projet hors-norme ?
Alain Della Negra : On vient tous les deux des beaux-arts, Strasbourg, Dijon. On s’est rencontrés au Fresnois.

Kaori Kinoshita : Je me suis intéressée très tôt aux mondes virtuels. Au Japon, il y avait déjà dans les années 90 toute l’effervescence autour des otakus, mais je ne comprenais pas où ils voulaient en venir. J’ai vu un jour un reportage, au journal télévisé, sur des gens qui venaient d’acheter, avec une monnaie réelle, des terrains virtuels. Une femme disait qu’elle avait acheté un château, mais on la voyait chez elle dans un tout petit appartement. Ça a été un détonateur, j’ai commencé à m’intéresser à cette interactivité étrange. J’étais encore dans la vidéo d’art, l’installation, pas le documentaire.

Est-ce que le film, à l’arrivée, est à proprement parler un documentaire ?
A.D.N. : Oui, mais de façon compliquée. Les rencontres avec les joueurs ont entièrement modifié le projet initial, qui était très conceptuel. Il ne devait contenir aucune image de Second Life, on voulait ne filmer ces gens que dans leur réalité prosaïque. Un projet très scellé, froid, assez plat, à fond dans le dispositif plasticien. Mais ça ne fonctionnait pas, et l’aller-retour entre les deux mondes était plus instructif.

Comment êtes-vous partis à la rencontre de ces personnes ?
A.D.N.  : Ce sont les gens avec qui on jouait depuis un an. Ils étaient essentiellement américains, car au début de Second Life, le premier engouement fort est venu des Etats-Unis, les joueurs les plus impliqués vivaient là-bas. C’est comme ça qu’est venue l’idée de nous téléporter chez eux. Le voyage a duré trois mois.

K.K. : Le film aurait pu se tourner ailleurs, j’ai toujours envisagé SL comme une banlieue du monde, on était même partis sur l’idée de ne pas nommer les Etats-Unis mais d’en faire un pays imaginaire nommé Alphaville. Mais au final, on a opté pour la précision : on est même allés jusqu’à nommer les villes, les régions.

A.D.N. : Si nos influences sont des artistes américains qui interrogent l’espace et le corps américain - Stephen Shore, Mike Kelley -, il n’a jamais été question pour autant de désigner ces gens comme des Américains. Ils sont anodins, comme nous tous. Ils ont une maison située quelque part et jouent avec le monde entier. Mais je sais que des gens le voient pourtant comme un film sur l’Amérique.

Pour vous, Second Life est-il un jeu ?
K.K. : Non, je le rapprocherais davantage de Facebook…

A.D.N. : Les joueurs de SL ne supportent pas l’appellation « jeu ». Ils demandent à être appelés des « résidents ». D’ailleurs l’argent est réel, les rencontres dans la vie possibles. Ce côté business a été très exposé dans les médias et il ne nous intéressait pas du tout. On a filmé pas mal de gens, mais le choix s’est immédiatement porté sur ceux qui vivaient vraiment dedans, comme une extension, recréant des sentiments, refaisant leur vie, enfantant des bambins virtuels, des avatars d’enfants joués par des adultes. Si SL est un jeu, c’est un jeu de rôle.

L’avatar est-il pour eux plus important que l’humain ?
A.D.N. : Krista, la maîtresse SM, nous ne savions pas que c’était un homme avant d’aller la chercher dans sa station-service du Kentucky. Mais il n’a pas fallu dix minutes avant que nous le retrouvions habillé en femme… Les gens qui jouent depuis longtemps te disent que quand ils finissent par rencontrer d’autres joueurs, l’apparence n’a pas d’importance ; ce qu’ils recherchent c’est l’avatar, qui reflète pour eux le véritable moi. Chez la communauté « furry » [animaux anthropomorphes], peu importe à quoi tu ressembles, seul compte l’animal que tu incarnes.

Vous trouvez ça angoissant ?
K.K. : Cela fait partie de la logique du virtuel. Il ne nous appartient pas de la juger.

Paru dans Libération du 15/09/2010


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