Pour une décroissance numérique
par Pierre Marcelle
tag : journalisme
Les micros cachés comme des caméras, les téléphones espionnés comme les disques durs, tous ces outils hautement technologiques au sein de tous ces cabinets noirs… Et si, plus encore que le pittoresque directeur central du renseignement intérieur (DCRI), Bernard Squarcini (alias « le Squale », comme disent, dans une toujours troublante familiarité, ses ennemis comme ses amis), c’étaient eux, le véritable sujet de l’Espion du Président, enquête journalistique dont on cause et dont nous n’aurons lu que des recensions ? C’est qu’à propos de la nocivité de la DCRI, notre opinion fut faite dès sa première et publique sortie, fameusement connue sous le nom d’« affaire de Tarnac » ; celle, plus récente, dite des « fadettes du Monde » actualisant le propos et la malsaine notoriété de Squarcini, ne restait aux collègues, pour promouvoir leur ouvrage, qu’à nous raconter une autre histoire. Celle d’une universelle paranoïa, tout à la fois subie et désirée, dans un emballage délicieusement romanesque. Ainsi, le service avant-vente de l’enquête se double-t-il d’un omniprésent making of, sollicitant abondamment les obsessions du temps, où, à l’espionnage des journalistes par les officines policières, fait écho celui du très grand public par les robots flicards des réseaux sociaux, moteurs de recherche ou opérateurs téléphoniques. Ainsi se réhabilitent les mythologies anciennes des cabines téléphoniques publiques et des rendez-vous clandestins dans des parkings souterrains, et, version moderne, la délocalisation des disques durs chez d’exotiques et clandestins hébergeurs ; ainsi ressuscitent les hauts faits de Woodward et Bernstein, le fantôme de « Deep Throat » et la saga du Watergate. Il ressort, de cette visitation gentiment corporatiste du contre-espionnage dans l’exhibition d’un contre-contre- espionnage, un malaise qu’on a du mal à identifier, ténu mais obsédant, et qu’on peine à dire, tant le livre vaut mieux. Il pourrait, ce malaise, transparaître dans cette posture héroïque et complaisamment affichée d’un journalisme d’investigation dont la culture et la qualification première passeraient par une geekitude hors laquelle il n’est point de salut. Sa technicité fait une diversion redoutable aux enjeux évoqués et à leur entendement par l’opinion. Car bien plus que les méthodes de la DCRI, c’est la raison même d’être de celle-ci qui est attentatoire à la démocratie. Paru dans Libération du 24 janvier 2012
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