mardi 8 mars 2011 17:34
Professeur Scrine : chacun tire le geek à soi
Toutes les deux semaines, retrouvez sur Ecrans.fr les précisions linguistiques du Professeur Scrine.
par Professeur Scrine (recueilli par Stéphanie Estournet)
tags : geek , Professeur Scrine
Alors qu’un cheval de Troie a pris son galop vers le ministère de l’Economie, on me demande encore, plus ou moins ouvertement, des précisions langagières : « Mon petit fils sent le renard et a des yeux rouges de lapin. Faut-il voir un geekologue ? » (Alice, grand-mère concernée). « Is Iti a g33k ? » (@Such_a_iti, similiextraterrestre). Faites le test : demandez autour de vous ce qu’est un geek. Pas à vos potes, parce qu’en tant que lecteurs d’Ecrans, nécessairement, les résultats risqueraient d’être linéaires. Interrogez votre concierge, votre mère, le garagiste à l’angle, la boulangère (oui, la jolie petite blonde, ça vous fera une occaz). Les yeux fermés, sans vouloir faire mon Monsieur Irma, je vous prédis un truc qui ressemble à : « Un geek, c’est un ado qui sort jamais de sa chambre, qui pense que la douche c’est un truc de fille, qui d’ailleurs n’a pas vu une fille depuis le collège, et dont la vision mutante se limite à une distance de 50 cm parce que, de toute façon, il n’envisage pas de se décoller de l’écran de son PC - si ce n’est pour son Android. » OK, ni votre concierge, ni votre mère, le garagiste ou la boulangère n’ont même la moindre idée de ce qu’est un Android. Ceci étant, sur ce genre de corpus, soyez sûr que les témoignages iront vers :
On change de corpus, on prend finalement des gens comme vous, les Screeners, qui ont vu Tron, Matrix, se sont endormis en bouffant des pac-gums et réveillés en pensant « croix-carré », ont grimacé un sourire en apprenant que Frank Miller participerait à la réalisation de Sin City, collectionnent des mangas en V.O. en se disant qu’un jour, ils apprendront le japonais — voyez le genre ? Que disent-ils ? « Le geek est mort avec le 2.0. » ; « Ma petite sœur de 3 ans a une DS 3D : je suis foutu » ; « Geek ? C’est une émission de TF1 ? »... Faites pas la tronche, c’est pas si grave. A l’origine était le geek, pourrait-on dire. Le terme n’existait pas, l’animal se vivant, solitaire, ou en minitribu dans ses passions border, socialement incorrect. Il avait grandi en se prenant pour un jedi, joué à SimCity sur Commodore et Arkanoid sur Amstrad. Il eut bientôt un PC dans sa chambre. Surcouf devint son ami. Il écrivit un programme dessinant les reliefs des mondes du Seigneurs des anneaux au cas où il devrait y cheminer, se mit à parler le DOS couramment. On le voyait comme un ado attardé, ce qu’il était souvent. Sa mère se lamentait parce qu’il avait le teint blafard et une chambre à faire passer la décharge publique pour un palais vénitien. Son père avait renoncé à le voir en héritier — mais au moins ne se droguait-il pas. Et puis il y eut un déferlement de Ghibli. Il y eut la renaissance des Donjons, à Potron-Minet, au Zénith, au Crépuscule. Matrix. La Fnac était passée du statut de meilleur amie à celui de totalement ringard. L’offre était en ligne. L’offre serait en ligne. C’est là que ça a commencé à riper. Bien sûr il y eut quelques années de gloire. Le geek était connu, non reconnu. Non seulement ses auteurs de prédilection occupaient le devant de la scène mais le mainstream lorgnait vers ses classiques. Il n’avait plus besoin d’appuyer sur la touche pause de sa télécommande pour lire les sous-titres de ses films cultes en mauvais anglais. D’ailleurs, c’est bien simple, les films, les BD, les gadgets dont il affublait amoureusement son PC, tout venait à lui. Pas étonnant, alors, que le geek se retrouve aujourd’hui en tête de gondole. A l’heure où l’on nous sert de l’iPad 2 plus facilement qu’un bon sandwich, que tous ont l’AïlCeci, sont spécialistes ès Blu-ray option « Eh, tu l’as vu mon grozécran », ont vu Tolkien, font leur gym grâce à Nintendo, comment envisager le geek autrement qu’en entité commerciale ? Le goût pour la niche est un goût tout court, il se monnaie comme les autres. D’ailleurs, dans la presse féminine, on ne s’y trompe pas. On décore geek, on rêve de (certains) geeks. Bref, chacun tire le geek à soi, l’use, s’en revendique. Reste la base initiale. Le geek aime son PC et les codes secrets. Il porte des tee-shirts qui ne parlent qu’aux siens. Et vous pouvez toujours l’interroger sur le sujet, il ne parlera pas. Vous voilà prévenus. Bonne quinzaine sur vos écrans. Retrouvez les écrits de Professeur Scrine. Retrouvez aussi tous les maraboudficelles de Miss Gloss.
1) Le geek est jeune ;
2) Le geek est de sexe masculin ;
3) Le geek est pluriel et non en humain, il se décline en avatars ;
4) Le geek fait de son PC des choses que nous ne pouvons pas comprendre ;
5) Le geek peut éventuellement se décoller d’une machine mais pour se connecter à une autre machine.
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