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mercredi 21 juillet 2010 10:23

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Projectionnistes dans le flou

par Julia Pascual

tags : économie , 3D

Un projecteur 3D numérique - CC burgermac

Le progrès technique a un pouvoir enchanteur. Qui, dans le domaine du cinéma, a réussi à drainer 15 millions de Français devant le film Avatar et ses promesses de sensations en relief. Parallèlement à cet engouement - et aussi conséquemment -, un des plus vieux métiers du 7e art est en train de disparaître. D’ici quelques mois - au mieux une paire d’années -, le cinéma aura opéré sa mutation vers le tout-numérique. Laissant derrière lui un cimetière de bobines et de projecteurs 35 mm, et entraînant avec la disparition du projectionniste.

L’extinction inéluctable d’un métier attire son lot de casse sociale. Depuis plus d’une semaine, des grèves spontanées affectent quotidiennement les salles UGC en France. En cause : la suppression de 45% des postes de projectionnistes (95 sur 215), en sus d’une conversion des 371 salles au numérique, à horizon 2012. L’exploitant cinématographique a longtemps résisté à la vague numérique. Mais avec le succès d’Avatar début 2010, le manque à gagner pour UGC est estimé à 800 000 entrées, et son image de marque en a pris un coup. Le groupe ne pouvait pas décemment répéter l’erreur face à l’arrivée des mégaproductions Toy Story 3 et autres Alice au pays des merveilles. « Ils se sont précipités pour rattraper leur retard », estime Emmanuel Mougnol, délégué CGT à l’UGC Orient-Express à Paris. Présenté en juin, le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) d’UGC entérine la transition technologique.

A terme, plus besoin de se faire livrer un film en cinq boîtes de bobines de 600 mètres, que l’on monte à l’aide d’une colleuse et que l’on passe sur de grands plateaux reliés par un chemin de film au projecteur.

Le Cinéma des cinéastes, qui programme des films d’art et d’essai dans le XVIIe arrondissement de Paris, a commencé à s’équiper de projecteurs numériques il y a déjà quatre ans. « Je reçois le film sous la forme d’un disque dur, décrit Sven, 30 ans, projectionniste. Je le charge dans le serveur du projecteur numérique. Et je programme les séances pour la semaine, avec la pub et les bandes-annonces. Tout est automatisé. » Son collègue, Jean-Michel, anticipe un avenir « pire encore ». Il dit : « Il y aura un poste central quelque part en France, qui enverra les films à l’heure qui convient dans chaque salle. Il n’y aura plus de cabines. Déjà aujourd’hui, un distributeur peut envoyer son film via Internet. » Jean-Michel assiste avec nostalgie à la « fin du protectionnisme ». A 62 ans, il a été de plusieurs mutations technologiques, a « cassé des balcons » dans des vieux cinémas pour construire des « bi-salles », puis des multiplexes. Il regrette : « Avec le numérique, on va perdre le côté romantique du cinéma. On a une image qui ne bouge pas, absolument parfaite. Il n’y aura plus cette humanité, ces petits points dus aux aspérités sur la pellicule. » Sven, lui, a déjà pris le large. Quand il a appris qu’un projectionniste partait du cinéma Pathé d’en face, il a postulé. On lui a dit que le poste ne serait peut-être pas renouvelé. Après avoir constaté qu’il n’y avait plus d’offres de CDI en région parisienne, il a décidé de parier sur sa deuxième activité, la régie sur tournage. « C’est un métier qui est terminé », lâche-t-il.

Antoine Mezin ne fait pas un constat différent. Projectionniste à l’UGC Orient-Express depuis 1997, il se demande comment il va « optimiser [son] prolongement dans l’existence ». Comme ses collègues en grève, il veut négocier moins de suppressions de postes, et de meilleures conditions de départ. Mais la direction oppose une fin de non-recevoir et appelle du personnel en renfort pour contrecarrer l’effet des débrayages.

Or, quelle perspective pour un projectionniste qui, si son milieu lui reconnaît de vraies qualifications, dispose tout au plus d’un CAP ? « Des gens vont se retrouver très, très mal, redoute Antoine Mezin. La première proposition de la DRH a été un reclassement dans une entreprise de sécurité pour faire du gardiennage. Ils se foutent de la gueule du monde. » UGC propose aussi 26 reclassements en interne au poste polyvalent, tout juste créé, d’agent technicien de cinéma. Qui comprend : de la maintenance, de l’accueil, du contrôle, de la vente, et jusqu’à l’entretien des sanitaires et de la plomberie. « Ca veut dire corvéable à merci, dit Mezin. Si on refuse, on finira par être licencié. »

Chez Europalaces (Pathé, Gaumont), le passage au numérique a été davantage anticipé. Le groupe table sur 90 suppressions de postes de projectionnistes d’ici 2012, soit un tiers de l’effectif, via des départs ou des reclassements en interne. « Il y en a déjà 30 de moins en 2010. Mais si dans les années qui viennent, il y a un surnombre des opérateurs, qu’est-ce qu’on fera ? » s’interroge Nadine Nardin, déléguée CFDT dans un Pathé à Echirolles (Isère). D’autant que les autres métiers du cinéma ne sont pas protégés. Patricia Parisis, à la CGT Cinéma, craint « une autre vague de licenciements » du fait de la dématérialisation des billetteries. « On va pouvoir imprimer les tickets depuis chez soi, il va falloir redéployer le personnel d’accueil. » Où ? Les confiseries en salles sont devenues de vraies machines à cash et la projection de contenus alternatifs se développe (conférences d’entreprise, rediffusions d’événements sportifs). Et Jean-Michel, depuis sa cabine de projectionniste haut perchée, de répéter : « J’ai peur que tout ça disparaisse. »

Paru dans Libération du 20/07/2010


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