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jeudi 19 août 2010 10:49

  • cinéma

Provocation à l’embauche

Dans « D’amour et d’eau fraîche », Isabelle Czajka décrit le quotidien d’une jeune femme cherchant du travail.

par Gilles Renault

D’amour et d’eau fraîche d’Isabelle Czajka
Avec Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Laurent Poitrenaux… 1 h 25.

Le cinéma d’Isabelle Czajka n’a pas pour vocation d’inciter à l’évasion. Au demeurant, raconter ses films n’est pas le meilleur service à lui rendre tant l’aspect purement narratif pourrait avoir un effet dissuasif en tout point inverse au but recherché. Qu’on en juge : l’Année suivante tournait autour du quotidien même pas tragique d’une adolescente de banlieue vivant assez passivement dans une résidence, entre son père, condamné par la maladie, et sa mère, une femme égoïste entichée d’un agent immobilier. Tout juste si, au summum de l’extravagance, l’action daignait se déplacer vers la fin dans un club de vacances déprimant du côté de Djerba.

Quatre ans plus tard - un délai a priori raisonnable, vu la probable tannée pour parvenir au montage financier de ce genre de sujet -, pour son deuxième long métrage, Isabelle Czajka ne cède sur rien, ou presque : jeune adulte, Julie découvre à ses dépens que le monde du travail n’attend plus depuis longtemps après la valeur des diplômes. Elle passe des entretiens d’embauche où elle récite sa motivation en pilotage automatique (« Je m’appelle Julie Bataille. J’ai 23 ans, niveau bac +5. J’aime m’impliquer pleinement dans les missions qui me sont confiées »), vivote d’un job d’assistante (comprendre : larbin) dans une agence de communication branchée, du porte à porte où personne n’achète ses encyclopédies qu’elle-même ne lirait jamais, et couche avec des hommes qui lui laissent parfois un billet. Aussi tacite qu’à la longue éprouvante, l’humiliation contrarie en permanence l’envol de la jeune femme. Jusqu’au jour où elle rencontre un beau mec avec qui elle bifurque vers des chemins de traverse, épousant une trajectoire plus aléatoire, aventureuse et, reconnaissons-le, singulièrement moins captivante que la première partie, plus dense, du récit.

Car la véritable expertise d’Isabelle Czajka - qui transparaissait déjà dans l’Année suivante (Léopard de la première œuvre à Locarno) -, réside dans la très fidèle cohérence entre ses personnages et le milieu conformiste dans lequel ils évoluent (une middle class dont la fiction cinématographique fait peu de cas), ainsi que dans l’acuité avec laquelle elle observe les variations de ces destinées dépolies où tout un chacun doit pouvoir trouver matière à méditer. « Filmer des personnages, des émotions, une façon de percevoir la vie », revendique sans forfanterie la réalisatrice, qui dit aussi avoir « cherché le sentiment intérieur de (sa) propre jeunesse [elle approche la cinquantaine, ndlr], mais en le mêlant au monde contemporain, à la situation actuelle de l’arrivée des jeunes dans le monde du travail ».

Radiographie professionnelle, familiale et affective d’une réalité banale dont il est inutile d’asséner l’évidente âpreté. Ni sinistre ni cynique, D’amour et d’eau fraîche paraît d’une justesse d’autant plus rigoureuse que jamais le moindre sentiment marqué (compassion, tendresse, indignation, colère) n’est délibérément sollicité ou suggéré. Atout majeur de cette fiable chronique des illusions perdues, positionnée en prérentrée des classes (sociales), Anaïs Demoustier confirme en la circonstance qu’elle est une des toutes meilleures actrices de sa génération, après le Temps du loup de Michaël Hanecke, chez qui elle a débuté en 2003, les Grandes Personnes d’Anna Novion et l’Année suivante, d’Isabelle Czajka.

Paru dans Libération du 18 août 2010


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