Quand Hitchcock faisait de la propagande française
Deux moyens métrages rares du maître du suspense, tournés pendant la Seconde Guerre mondiale.
par Samuel Douhaire
tag : cinéphilie
Bon voyage et Aventure malgache d’Alfred Hitchcock (1944). 0h24 et 0h29. Editions Montparnasse, collection RKO. 1 DVD, 10 euros.
La collection du défunt studio hollywoodien RKO réserve parfois de vraies curiosités. Ce DVD de deux moyens métrages en est une, puisqu’il rassemble les deux seuls films d’Alfred Hitchcock tournés… en français. En janvier 1944, le futur maître du suspense voulait participer à l’effort de guerre antinazie mais était déjà « trop âgé et trop gros pour prendre du service dans l’armée » – c’est, du moins, ce qu’il expliquera quelques années plus tard à François Truffaut pour leur livre d’entretiens (éd. Ramsay). Hitchcock accepte alors une commande du ministère de l’Information britannique pour réaliser deux courtes fictions inspirées d’histoires vraies et destinées à être projetés partout en France, au fur et à mesure de l’avancée des troupes alliées, pour sensibiliser les populations libérées aux efforts menés par la Résistance. Le distributeur français prend bonne réception de Bon voyage et d’Aventure malgache (photo) mais pour les ranger aussitôt dans un tiroir – il faut dire que les deux films ne citent quasiment jamais le général de Gaulle et que, circonstance aggravante, Aventure malgache appelle à une « autonomie politique et économique de Madagascar » à une époque où quasiment personne en France ne veut entendre parler de décolonisation. Et comme les deux films, tournés dans la langue de Molière avec des acteurs (souvent amateurs) et des techniciens des Forces françaises libres, donnent le beau rôle aux « Froggies », le gouvernement de Winston Churchill ne prend pas non plus la peine de les sous-titrer et de les diffuser au Royaume-Uni. Hormis l’utilisation habile de lumières expressionnistes, la mise en scène est étonnamment impersonnelle pour des films signés Hitchcock. Pourtant, Aventure malgache et, surtout, Bon Voyage tiennent mieux le coup aujourd’hui que nombre d’œuvres de propagande bien plus ambitieuses de la Seconde Guerre mondiale. Les dialogues sont d’une causticité surprenante pour des films sous contrôle militaire. Et le scénario de Bon voyage, tout en flash-backs (le récit d’une traversée de la France par deux évadés d’un stalag qui tentent de rejoindre l’Angleterre), joue avec malice des apparences et de l’ambiguïté pour faire douter le spectateur. Les deux moyens métrages évoquent ainsi, toutes proportions gardées, les premiers films anglais de Hitchcock (Une femme disparaît, Les 39 marches) où la tension dramatique s’accommode fort bien d’un humour so british. On aime ainsi beaucoup, dans Aventure malgache, la séquence où le commissaire pétainiste, averti du débarquement des Anglais, range prudemment sa bouteille d’eau de Vichy avant d’accrocher au mur un portrait de la reine Victoria…
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