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lundi 30 juillet 2007 11:16

  • cinéma

Quand Nagisa Oshima n’en faisait qu’à sa tête

par Philippe Azoury

tags : cinéphilie , Japon , rétrospective

« Nuit et brouillard au Japon », un film de presque deux heures en seulement 45 plans - DR

Rétrospective « Oshima en cinq films »
A Paris, aux cinémas le Champo et MK2 Beaubourg jusqu’au 8 août, puis en tournée en province.

Dans les années 70, Nagisa Oshima était le Japon à lui tout seul. Il en était l’expression de la colère, le signe de cette sexualité dont on ne sait jamais, à moins d’être japonais, si elle est raffinée et sauvage ou raffinée parce que sauvage, le maître d’une manière de faire du cinéma « à la japonaise », c’est-à-dire pas comme nous, même si les premiers noms qui venaient à l’esprit pour comparer son travail étaient ceux de Godard et de Pasolini.

Il avait lu Marx et détestait les communistes, envisageait toute expression comme politique, portait sa génération, elle-même surnommée « nouvelle vague nippone », à bout de bras. Il fonctionnait comme une île dont on se doutait qu’elle n’avait rien à voir avec celle de ses ancêtres illustres Mizoguchi ou Ozu ; s’il admirait Kurosawa (à qui il a plus fait les poches qu’il ne le dit), il travaillait à le faire oublier.

Puis, un jour, se remettant à peine du choc de l’Empire des sens, Oshima a décidé que le Japon lui courait sur le haricot. Il est venu tourner à Paris un beau film incompris, Max, mon amour, puis s’est enfermé dans une tour d’ivoire dont il n’est sorti qu’il y a huit ans en signant Tabou, qui reprenait chez les samouraïs les choses là où Bowie et Kitano les avaient laissées dans Furyo. Hélas, personne n’est allé voir ce film dont on peut craindre maintenant qu’il soit son dernier. Surtout, plus personne n’a eu depuis la moindre pensée pour Oshima.

L’Empire des sens reste certes le film japonais le plus goûté de par le monde, mais cet astre noir a fini par faire de l’ombre au reste de la filmographie d’Oshima. La maison Carlotta, avant la sortie d’un coffret DVD, ressort cet été cinq films de la première période du cinéaste, dont deux inédits, Une ville d’amour et d’espoir et les Plaisirs de la chair. Les quatre premiers, Une ville, Contes cruels de la jeunesse, l’Enterrement du soleil et Nuit et brouillard au Japon, sont ceux qu’il a tournés pour la Shochiku, une major essoufflée en 1959 qui confia a cet hurluberlu de 27 ans le soin de rajeunir la marque. La firme le vire au bout d’un an et quatre films.

Cet Oshima première heure, posté fièrement entre l’impérialisme du Soleil levant (qu’il décrète enterré) et le miracle économique (devant lequel il ne fait pas de courbette) a toujours eu une réputation flatteuse en France, surtout au début des années 80, au moment de la ressortie des Contes cruels de la jeunesse et de l’Enterrement du soleil. On comprend aujourd’hui que les jeunes gens de la new wave se soient identifiés à ces marlous en costard crème et blousons élimés, petites frappes du Kabukicho (le quartier rouge de Tokyo) qui tenaient les femmes sentimentalement en laisse, vomissaient sur le miracle économique de la reconstruction et se comportaient dans les favelas d’Osaka comme les gangs les plus sauvages de Rio de Janeiro. Ils enviaient cette colère glacée. Ils en pinçaient sûrement pour l’héroïne de l’Enterrement, film porté par quelques notes de guitare subtiles, entre flamenco et bossa.

Personne n’avait filmé de rapports homme-femme semblables, cherché la poésie dans les baffes et trouvé aussi systématiquement réponse dans l’inexcusable. Le premier Oshima signait des films caractériels. En découvrant enfin Une ville d’amour et d’espoir (l’un des titres originels était Une ville de colère), qui commence comme une fable humaniste et se termine dans le noir le plus total, on mesure la cohérence de la Trilogie.

Qu’importe si le Oshima de 1959 est encore stylistiquement prisonnier des carcans de la Shochiku. Pour s’en débarrasser, il cherche à faire simple, élimine le vert, cette couleur nunuche que les productions commerciales plaçaient alors partout. Surtout, il accélère la cadence. La rapidité, tout est là : la technique du premier Oshima pour filmer sans trop se faire emmerder par ses producteurs, c’est de tourner à toute vitesse. Quand les experts de la compagnie en sont encore à se demander si le scénario n’est pas un peu trop pétrifiant, lui leur apporte un film prêt à sortir en salles.

Mais ce savant braquage ne fait qu’un temps. Porté par le petit succès scandaleux des Contes cruels, Oshima décide de faire le grand film politique des déçus del’Anpo (le traité de sécurité imposé par les Américains après la défaite de 1945). Ce sera Nuit et brouillard au Japon, film de presque deux heures en seulement 45 plans, cérémonie de mariage entre un membre du PC et une dissidente où les invités s’écharpent en se balançant des compliments au visage.

Avec ce film, amorçant ce qui sera la plus belle période d’Oshima (la Pendaison, la Cérémonie, le Petit garçon, tous invisibles depuis des années), il prend ses cliques et ses claques. Ses premiers films pour la Sozosha étant difficiles à produire, il signera les Plaisirs de la chair, sur un homme devenu l’assassin du violeur de sa femme qui s’oublie dans les bras de quatre maîtresses. La critique japonaise a toujours vu ce film comme le plus vide qu’Oshima ait jamais signé. Mais il ne faut rien en croire et courir voir cet opus mineur, parfait pour l’été.


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