jeudi 5 mars 2009 11:27
Quand les jeux vidéo ont bon dos
Les médias se sont engouffrés dans la thèse d’une dispute autour d’une console de jeux.
par Olivier Séguret
Illustration Anne-Lise Boutin
Parmi les premiers à révéler l’affaire, le Républicain lorrain titrait le 1er mars : « Uckange : poignardée par son petit frère pour une console de jeux. » Le sous-titre précisait l’âge du criminel : « Un garçon de 5 ans a poignardé sa sœur qui refusait de lui prêter sa console. » Et l’article, après avoir relaté les « faits », se risquait à de percutantes questions : « C’est aux gendarmes d’Uckange de déterminer les causes exactes de cet acte. L’enfant avait-il conscience de son geste ? A-t-il été influencé par des jeux dans lesquels les personnages ont plusieurs vies ? »… Idéalement profilé pour agiter les gazettes, ce fait divers a nourri d’innombrables éditions de chaînes infos, sites et radios pendant quarante-huit heures. Le mardi 3, les Dernières Nouvelles d’Alsace relançaient le cochonnet : « Le garçon de 5 ans, qui avait poignardé samedi à Uckange sa sœur de 10 ans parce qu’elle avait refusé de lui prêter sa console, pensait que le couteau dont il s’est servi “était un jouet”, a-t-on appris de source proche de l’enquête. » Mais hier, l’AFP diffusait cette dépêche : « La petite fille de 10 ans a finalement indiqué aux enquêteurs que sa mère lui avait porté le coup de couteau.[…] Un chirurgien de l’hôpital pour enfants de Nancy-Brabois, où la fillette est hospitalisée, a estimé qu’un enfant de cet âge n’avait pas pu porter un coup d’une telle violence. » Dans la soirée, enfin, l’agence AP révélait : « La jeune femme, en garde à vue, a reconnu être l’auteur du coup de couteau. Les enquêteurs n’excluent pas que les enfants aient été sous influence pour accréditer un scénario exonérant leur mère. » Facile, pour un gamer, de profiter d’un tel drame en retournant sa leçon de morale à une société bien-pensante qui s’est ici avérée irresponsable. Mais il faut quand même tirer quelques conséquences d’un tel pataquès. Et mettre avant tout en relief le fait que si la mère a inventé le scénario de la dispute à propos de la console, c’est qu’il devait lui sembler crédible. Il l’a été suffisamment pour être cru de tous les médias. Le problème, c’est qu’il n’est crédible qu’en écho à un fantasme, pas du tout par rapport à une réalité. C’est un scénario qui surfe sur l’image artificielle que les médias fabriquent eux-mêmes du jeu vidéo et non pas sur une image réelle, statistique et informée, qu’ils renverraient après l’avoir observé. C’est cette boucle autiste, cette circularité d’un cliché qui s’auto-alimente en dehors de toute raison et jusqu’au dérapage cruel que le fait divers d’Uckange met au jour.
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