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jeudi 5 novembre 2009 12:54

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Quatre hypothèses pour un film impromptu

par Didier Péron, Gérard Lefort, Olivier Séguret

tag : cinéma d’auteur

Sur le tournage des herbes folles. Fotoware / Thierry Valletoux

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Léger comme « l’herbe »

Adepte de la figure libre, Resnais réinvente la comédie sentimentale.

Un film « free » (comme « free jazz »), exploration éclatée et digressive sur le mode sautillant du coq à l’âne. Voix, envol, écriture, avant le trou où tout finit. Quatre stations sur le chemin herbeux, dans le sillage énigmatique d’Alain Resnais.

La voix off

La voix « off » auquel le cinéma, depuis le temps, nous a accoutumés, reste un étrange procédé. A quoi ça sert ? Comme dans les polars hollywoodiens qui en abusèrent jusqu’au cliché : soit à expliquer ce qui va se passer, soit à expliquer comment ça s’est passé. Dans les deux cas, la voix off creuse un trou noir où l’espace-temps est aspiré. Ce vertige semble consubstantiel au cinéma, car on voit mal que pendant la lecture d’un roman, un audioguide nous parle à l’oreillette, soit pour annoncer le chapitre suivant (à ne pas rater !), soit pour faire attention à la marche entre les pages 45 et 46.

Dans les Herbes folles, la voix off est bien cette couche supplémentaire de fiction qui se superpose aux autres bandes du film (son et image), sans les enterrer. La bande off qui bande à part. Au point que Resnais lui donne une sorte de prime jeunesse qui, foin de barbarisme, réglerait au présent un vieux conte : il est une fois une antique affaire de vol de sac à main. Cette voix jeune, c’est celle d’Edouard Baer, pratiquement méconnaissable et qui, partant, prouve que lorsqu’Edouard ne fait pas le zouave, Baer fait très bien l’idiot (tendance Dostoïevski). C’est la voix du livre lu, neutre à la Bresson, mais pas au point de complètement domestiquer une fragrance canaille. En off du off, c’est la voix du bateleur, du « décrochez-moi ça » des grands boulevards, la voix de sézigue à la Francis Carco.

L’avion

A l’horizon des Herbes folles, il y a un avion, et même deux. Au cours du film, on ne fait qu’en parler à quelques reprises, mais à la fin, la figure de l’avion devient un personnage central de l’histoire, et de sa chute.

Il y a d’abord le Spitfire personnel de Marguerite, monoplace cracheur de feu qui fit la gloire de la RAF au cours de la Seconde Guerre mondiale. Avec lui, Sabine Azéma devient une héroïne de Grémillon, son personnage rappelant celui de Madeleine Renaud qui, dans le Ciel est à vous, incarne comme elle une aviatrice se faisant une place parmi la confrérie virile des pilotes.

Il y a ensuite l’avion de tourisme à bord duquel embarquent Marguerite et Georges, coucou peu propice à l’acrobatie malgré son apparence de joujou pour riches qui le pratiquent comme un loisir, peut-être en souvenir de leurs tours de manège, ou d’un papa auquel ils demandaient « Fais-moi l’avion ! »

Dans les Herbes folles, on peut encore recenser les avions sur l’affiche du film que Georges va voir au cinéma : les Ponts de Toko-Ri, de Mark Robson (1954) et avec Mickey Rooney, pur produit d’un cinéma de guerre série B comme l’Amérique en a établi la tradition. La citation de Resnais semble ici avoir valeur d’hommage et d’écho à ce sous-genre du film d’aviation dont Howard Hawks, lui-même ancien pilote de chasse pendant la Première Guerre mondiale (la Patrouille de l’aube, Seuls les anges ont des ailes, Air Force…), ou l’acteur et aviateur hollywoodien Richard Arlen (Wings, Flying Blind, The Sky’s the Limit…), mais aussi Douglas Sirk (la Ronde de l’aube, d’après Faulkner) ont eu le génie.

L’écrivain

Après avoir adapté Marguerite Duras (Hiroshima mon amour), co-écrit le scénario de l’Année dernière à Marienbad avec Robbe-Grillet, transposé en fiction les essais scientifiques d’Henri Laborit (Mon oncle d’Amérique) ou révélé au grand public le dramaturge anglais Alan Ayckbourn (Smoking-No Smoking), Resnais fait entrer l’écrivain français Christian Gailly dans sa constellation littéraire. Jazzman (ayant tout arrêté du jour au lendemain), aviateur (mais technicien au sol parce que myope), psychanalyste (un peu en amateur), Gailly, qui signa son premier roman à 44 ans (Dit-il, 1987), est aussi le romancier des idées fixes et des couacs du réel. L’écrivain, comme ses personnages, vit dans le sentiment douloureux et euphorique du déphasage intégral : « J’ai sans doute peur de comprendre qu’il n’y a rien ou que les choses sont désespérément jouées, définitivement répétitives… Je considère ma présence ici comme une étrangeté, un parachutage, un exil. ». Le 18 novembre sort une autre adaptation de Gailly, Un soir au club de Jean Achache.

Le trou

Sabine Azéma est dentiste dans le film, comme l’était le personnage du livre. On la voit qui s’escrime à la roulette sur les plaques de tartre, les caries des patients qui hurlent : « Vous me faites mal ! » Dans le livre, Gailly décrit les odeurs nauséabondes s’échappant des bouches ouvertes. Creuser un trou dans les dents, creuser un trou dans la terre, recouvrir de plâtre, d’une pierre tombale. Le cauchemar dans lequel le rêveur perd ses dents est interprété généralement comme la transcription onirique d’une impuissance face aux aléas d’une existence qui n’a plus ni dent, ni queue, ni tête.

Paru dans Libération du 4 novembre 2009


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