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vendredi 26 mars 2010 17:16

  • cinéma

Que mourir c’est apprendre à vivre

par Belinda Cannone

tag : Japon

Takashi Shimura dans « Vivre » (1952)

« On est tous mortels », lance le fonctionnaire dans le brouhaha de l’ivresse qui accompagne la veillée funèbre de Watanabé. Silence de plomb. Puis : « Nous sommes bien fades », murmure l’un. « Nous vivons en perdant notre temps », renchérit un autre. Au terme d’un long travail d’anamnèse collective qui leur a permis de découvrir que le mort n’ignorait pas qu’il succomberait bientôt à son cancer, ils comprennent qu’obtenir de faire construire un parc pour les enfants était pour lui l’œuvre destinée à justifier toute sa vie. Dans Vivre (1952), Kurosawa illustre à sa façon le chapitre XVIII des Essais de Montaigne qui y présentait le temps de l’agonie comme une épreuve de vérité, susceptible de remettre en question tous les jugements antérieurs sur un homme : « … se doivent à ce dernier trait toucher et éprouver toutes les autres actions de notre vie. C’est le maître jour, c’est le jour juge de tous les autres. »

Bien qu’on ait dit les deux films très différents, je perçois la même préoccupation dans la décision des Sept Samouraïs (1954) d’aller combattre les bandits qui rapinent un village de pauvres paysans : il n’y aura ni rétribution — hormis trois repas quotidiens — ni gloire, avertit leur chef, et nous mourrons probablement dans l’entreprise. Et l’autre de lui répondre par un éclatant sourire silencieux qui vaut acceptation radicale.

Qu’il observe les derniers instants d’une existence ou ceux qui affrontent une mort probable, comme dans les Sept Samouraïs, le réalisateur pose la même question et y apporte semblable réponse : seul l’accomplissement d’une œuvre, d’un geste, tournés vers le bien commun, assure sens et dignité à une vie d’homme. Aucun angélisme cependant : la leçon de Watanabé sera oubliée par presque tous et les paysans ne sont pas dépourvus de sournoiserie. Il est pourtant probable que sa mise en scène grave et joyeuse de la générosité incite quelques sots à évoquer le moralisme de Kurosawa. Ainsi voit-on régulièrement les malins et les avertis moquer les œuvres qui célèbrent la posture altruiste, c’est-à-dire celle qui prend en compte le fait que l’autre existe et qu’il est mon semblable.

Il n’est pas si facile de donner sens à sa vie : on ne peut voir ces deux fruits d’une période faste, celle de l’exact mitan de sa vie (Kurosawa est né il y a juste un siècle, le 23 mars), sans oublier que plus tard il tenta par deux fois de se suicider. Il ne cesse de filmer - et c’est ce qui explique aussi l’extrême longueur de ses films — le travail de la conscience. Enjeu capital pour le cinéma qui, à la différence du roman, n’a pas si aisément les moyens de restituer l’intériorité. La caméra de Kurosawa s’attarde longuement sur les visages qui observent, qui écoutent, qui interprètent. Nulle ellipse pour signifier la compréhension, l’homme le plus simple est d’abord saisi comme réflexivité. Ainsi trouve-t-on sans cesse des scènes où l’action inclut le regard d’un tiers personnage qui, examinant les autres, apprend et conçoit.

Ne pas croire pour autant que ce cinéma montrerait seulement l’individu. Kurosawa manifeste un talent fascinant pour la peinture du collectif et rien n’est si frappant que ces groupes, compagnies de paysans aux cris d’oiseaux effarouchés, femmes protestant d’une seule voix au guichet de l’administration indifférente, corps pressés dans une marée humaine dansant dans les lieux de plaisir tokyoïtes, assemblée de fonctionnaires commentant, comme un grand cerveau collectif, la leçon de Watanabé… Du sein de la polyphonie, des individualités émergent provisoirement puis se résorbent dans le groupe.

Je suis toujours étonnée par le Japon — peu de pays me paraissent si lointains, peu de cultures si mystérieusement étrangères. Quand je lis Kenzaburô Oe, je comprends tout et je ne comprends rien, chaque paragraphe me paraît clair et souvent l’intention de la page ou du chapitre m’échappe. Rien de tel avec Kurosawa. J’entends Shakespeare, Gogol, Dostoïevski, Montaigne, j’entends toujours l’universel à travers sa singularité — notre commune humanité.

[Le texte qui précède a été publié dans le Libé des écrivains paru hier, 25 mars 2010. Belinda Cannone est l’auteur de « L’Homme qui jeûne » (2006), « La Bêtise s’améliore » (2007), « Entre les bruits » (2009)...]


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