jeudi 20 août 2009 11:20
Quentin Tarantino : « Le 35mm a tué le IIIe Reich, c’est ça l’idée »
Le réalisateur américain raconte la difficile gestation de ce projet plus documenté qu’il n’en a l’air.
par Bruno Icher
REUTERS/Mark Blinch
Rencontre à Londres avec Tarantino, le seul cinéaste capable de parler encore plus vite que Martin Scorsese. En 1992, dans une interview accordée à Philippe Garnier pour les Inrocks, vous parliez déjà d’Inglourious Basterds…
Le processus de création du film a été très long…
Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
On sait que vous avez vu tous les films de guerre, mais qu’avez-vous lu pour préparer le film ?
Vous aviez dit à propos de Reservoir Dogs que vous aimiez bien que la réalité brutale fasse irruption dans la fiction. Ici, en changeant le cours de l’histoire, vous faites le contraire…
Façon de dire : voyez ce dont le cinéma est capable ?
Ça vous fait quel effet d’être devenu un genre à vous tout seul ?
Vous voyez encore des films qui vous surprennent ?
J’avais totalement oublié ça ! Quand j’étais à l’école d’acteurs, à 17 ou 18 ans, je voulais rencontrer des réalisateurs que j’adorais, John Milius par exemple, en prétendant écrire un livre sur des cinéastes pas encore célèbres, dont le titre serait Inglourious Basterds. Comment j’ai pu oublier ça ? C’est une putain de bonne histoire, non ?
Un processus long en effet, et aussi plein de déceptions ! A l’origine, j’avais très envie de faire un film de guerre et j’ai imaginé plusieurs histoires qui se sont agrégées peu à peu. Une histoire avec des soldats américains noirs, celle du Bear Jew [soldat sanguinaire interprété par Eli Roth, ndlr], celle de Shosanna (Mélanie Laurent), de Frederick Zoller (le héros de guerre allemand), etc. Nous étions alors en 1998, et ce film aurait été le premier depuis Pulp Fiction entièrement écrit par moi. J’avais donc une certaine pression sur les épaules. De plus, j’avais beaucoup trop de matière pour un film mais j’étais incapable de débrancher mon cerveau survolté. J’ai dû écrire sans discontinuer pendant deux ans. Et puis, en relisant le tout, il était clair que ce n’était plus du tout un film. A la rigueur une série de douze heures, sauf que cela ne se faisait pas à l’époque. J’ai laissé reposer le script mais le projet continuait de m’obséder. Il fallait que je franchisse cette montagne un jour ou l’autre, même si je devais publier cette histoire dans un livre plutôt que d’en faire un film. Vers 2005 ou 2006, j’en étais toujours à ce stade mais la télévision avait beaucoup changé et il y avait aussi le succès des coffrets DVD. Alors je me suis lancé en découpant l’histoire de sorte de faire tenir ça en douze épisodes d’une heure. C’était intéressant et, franchement, je trouvais l’ensemble très bon.
Un dîner avec Luc Besson. Son associé me dit : « Génial, c’est super », mais Besson faisait la gueule en disant que cette idée du truc à rallonge le décevait un peu. Impossible d’oublier ce que ce « little fucker » m’avait dit. Du coup, je me suis donné une dernière chance de réécrire le scénario pour en faire un film. Et, finalement, je me suis rendu compte que l’histoire était juste trop volumineuse et j’ai taillé partout.
Beaucoup de choses sur l’Occupation et sur la Résistance. J’ai surtout découvert une sorte de manuel rédigé par un colonel noir de l’armée dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale à propos des troupes de soldats noirs. Ce n’était pas destiné à être publié mais juste une étude pour savoir comment on pourrait faire mieux la prochaine fois. Honnêtement, ce livre a changé ma vie. Bien sûr, je savais qu’on faisait une différence terrible entre les races encore à cette époque, mais je le savais intellectuellement. En lisant ça, je l’ai su de façon organique. Je pouvais physiquement sentir à quel point, jusqu’aux lois sur les droits civils en 1967, les Noirs n’étaient que des citoyens de seconde zone absolument partout, y compris dans l’armée. Alors, les conneries sur la plus grande génération de l’Amérique, ce sont juste de putains de mensonges. A part ça, j’ai aussi lu pas mal de choses sur le cinéma sous Goebbels. Quand les nazis sont arrivés au pouvoir, ils ont dit à tout le monde : « Continuez votre boulot. » Mais c’était quoi, être réalisateur sous le IIIe Reich ? J’ai lu le journal de Goebbels pour le savoir et, peut-être le plus intéressant, Ministry of Illusion [d’Eric Rentschler, ndlr]. Enfin, j’ai lu plusieurs trucs sur Pabst mais je n’ai pas trouvé la réponse à la question qui m’intéressait le plus : pourquoi Pabst est le seul auteur à être revenu en Allemagne nazie et à y avoir fait un film. Il ne suffit pas de dire « oulala, c’est pas bien ». C’est un mystère mais aussi forcément une tragédie.
Oui, c’est vrai. Mais regardez d’où je viens. Beaucoup de gens sont venus me voir en me disant : « Alors, c’est un conte de fées, c’est ça ? Une fantaisie ? » Je leur réponds que s’ils veulent le voir dans ce sens-là, libre à eux. Mais ce n’est pas exactement ça. Mes personnages changent le cours de la Seconde Guerre mondiale parce que justement, ils n’existent pas. Et tout ce qui se passe devient possible, vraisemblable.
Exactement. Tout ce qui arrive dans Inglourious Basterds, c’est à cause du cinéma. Quand Zoller rencontre Shosanna, il ne lui adresse la parole que parce qu’elle tient une salle de cinéma. Quand il la revoit dans le café, elle ne veut rien entendre mais, finalement, elle ne peut pas s’empêcher de s’intéresser à lui parce qu’il est une star de cinéma. Et le dénouement n’est possible que parce qu’il s’agit d’une première d’un film de propagande. L’idée est donc toute simple : le cinéma a foutu par terre le IIIe Reich ! C’est une idée foutrement agréable à manier. Et ce n’est pas une métaphore ! Le cinéma 35 mm a tué le IIIe Reich. Dans une carrière d’auteur, il y a des moments spéciaux et je n’ai pas honte de dire que cette idée-là a été l’un des meilleurs moments de ma vie d’auteur.
Mon réalisateur préféré est Sergio Leone. Quand il a fait sa trilogie, il a créé un genre de western qui n’existait pas avant. A la suite de ça, peut-être 200 films ont été fait dans ce sillage, dont certains vachement bons comme ceux de Sergio Corbucci, un des meilleurs réalisateurs de westerns, selon moi. Le résultat, c’est que ce genre a une résonance très forte aujourd’hui chez tous les amateurs de westerns, notamment les plus jeunes. On peut peut-être dire alors, qu’après mes films de gangsters, Reservoir Dogs,Pulp Fiction et le scénario de True Romance, j’ai effectivement créé un nouveau style de « crime movie ». Et, effectivement, des réalisateurs y ont puisé leur inspiration pour leurs propres films. Certains sont bons, d’autres mauvais et certains ont l’air de vieux épisodes de I Love Lucy, mais peu importe. Ça me dérange ? Pas du tout. Je suis fier, comme Leone, d’avoir créé un sous-genre.
Bien sûr. Le dernier, c’est JCVD. Ça m’a mis sur le cul ! Je ne pouvais pas croire que Van Damme pouvait être aussi bon. Ce qui m’a épaté, c’est de voir à quel point on pouvait se sentir désolé pour lui. Parce que s’il y a bien un acteur qui n’a jamais déclenché la moindre empathie, c’est bien Jean-Claude Van Damme !
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