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jeudi 24 mars 2011 14:58

  • cinéma

« Rango » star

par Didier Péron

tag : animation

Lézard Déco. DR

Rango de Gore Verbinski
avec Johnny Depp… 1 h 40.

 

Gore Verbinski est devenu l’un des cinéastes les plus rentables d’Hollywood en s’associant avec le producteur Jerry Bruckheimer afin de mettre en chantier, en 2003, ce qui devait être le premier épisode d’une nouvelle franchise, Pirates des Caraïbes. Le genre du film de pirate n’avait pas vraiment le vent en poupe au moment où le long métrage était en préparation et tout le monde s’attendait à un flop retentissant. Or, l’arrivée sur le projet de Johnny Depp et le savoir-faire malin de Verbinski ont transformé l’essai au point de créer, avec le personnage de Jack Sparrow, une sorte de nouvelle icône pop moderne.

Le troisième épisode est devenu le film qui a rapporté le plus d’argent à la maison Disney qui chapeaute l’entreprise. Verbinski a décidé de passer à autre chose, laissant Rob Marshall se débrouiller avec le quatrième épisode, la Fontaine de jouvence, qui doit sortir en mai.

Gore Verbinski déboule aujourd’hui avec Rango, battant pavillon Paramount mais qui est aussi un coup de force industriel, pour occuper le terrain de l’animation face aux deux géants Disney-Pixar (Toy Story) et Dreamworks (Shrek) en mettant à l’œuvre le savoir-faire technique d’Industrial Light & Magic (ILM), la firme d’effets spéciaux créée par George Lucas. Le dossier de presse explique que le projet Rango est déjà ancien, antérieur à Pirates des Caraïbes, et qu’il avait été remisé. Le personnage du batracien marrant a déjà été soufflé à Verbinski par les « créatifs » de la campagne de publicité pour la bière Budweiser, dont il a dirigé les spots, et qui mettaient en scène crapeaux, caméléons et lézards en situation de buveurs de roteuse. Ici, le personnage principal est un caméléon histrionique enfermé dans un terrarium, avec pour seul compagnon une petite poupée décapitée et un poisson orange en plastique.

Quand le film démarre, il essaie de meubler l’ennui de son existence solitaire en s’agitant tel un acteur shakespearien sur une scène, jusqu’au moment où la vitrine en verre explose et laisse le lézard interdit au bord d’une route, en plein désert de Mojave. Ses pérégrinations hagardes vont le conduire jusqu’à la ville de Dirt, un îlot western dans le mode moderne où les animaux crèvent de soif depuis que les ressources en eau se sont étrangement taries. Rango se retrouve bientôt propulsé shérif de la ville et mène l’enquête pour comprendre d’où vient la panne sèche.

La stylisation de l’univers de Rango, en même temps que son extrême réalisme, révèle à nouveau, ici, les prouesses que peuvent désormais accomplir les équipes d’animations. On imagine que le travail des fourrures animales, la création d’inondations crédibles et l’utilisation de tous les calculs nécessaires à la fabrication de nuages de poussières et de sables vraisemblables figurent parmi la liste des nombreux défis techniques qu’ILM et Verbinski se sont lancés à eux-mêmes afin d’obtenir l’objet sophistiqué qui fasse pâlir d’envie la concurrence. À cet égard, le film est une réussite absolue. Mais est-ce suffisant ?

À vrai dire, on a lutté pendant 1 h 40 contre un sentiment d’ennui paradoxal. Le film travaille trop, et de façon si évidente, à nous épater et nous divertir — identique en cela au personnage de Rango et à ses gesticulations de bateleur logorrhéique cherchant à prouver à la galerie qu’il existe et qu’il vaut la peine d’être aimé. Les lourds clins d’œil, au risque de la luxation de paupière, en direction du spectateur via revisitation des grands westerns (de Hawks à Leone), allusion à Hunter S. Thompson (bicause Johnny Depp, en voix de Rango) ou à Apocalypse Now, le scénario palimpseste de Chinatown omniprésent, constituent le fatras post-culturel pour kidultes qui semble ravir une critique américaine assez largement conquise par le film au nom précisément de son intelligence.

Certes, mais quoi de neuf sous le soleil ? La musique assommante de Hans Zimmer et le déchaînement des effets a beau être nappé de tout ce qu’il faut de bon goût cinéphile, Rango finit par n’être qu’un western mâtiné de chili sauce à la Terry Giliam un rien fatigant et prévisible. On sort de la projo la tête farcie, avec une furieuse envie d’entrer dans une cathédrale vide pour écouter un vieux Brian Eno ambient jouant sur une seule note.

Paru dans Libération du 23 mars 2011

 

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