mercredi 14 septembre 2011 11:35
Rapport Boyon: l’énorme coup de la norme
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : TNT , TF1 , CSA , Canal+ , chaîne bonus
Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) peut faire rire. Si, si : par exemple quand jeudi, le CSA a envoyé en catastrophe une invitation pour convier les journalistes, lundi, à la remise du rapport de son président, Michel Boyon, sur la TNT. La remise du rapport attendu depuis des lustres était d’un coup à ce point urgente, que le CSA a dû lui faire de la place en reportant une «conférence de presse sur l’intensité sonore à la télévision». Il faudrait en effet être bouché pour ne pas faire la relation entre ces deux événements : le rachat par Canal +, annoncé jeudi des chaînes TNT de Bolloré Direct 8 et Direct Star et la remise du rapport Boyon. Lequel rapport préconise l’adoption d’une nouvelle norme, - qui répond au doux nom de DVB-T2 - pour la TNT. Problème (ou avantage, c’est selon) : il faut acheter un nouveau décodeur TNT ou une nouvelle télé et le matos ne sera pas disponible avant 2013, ce qui repousserait toute nouvelle chaîne de la TNT à cette date. Et le rapport avec Canal + alors ? Tout doux, on vous explique… La loi prévoit qu’à l’extinction de l’analogique, c’est-à-dire, le 30 novembre, les télés historiques privées, soit TF1, M6 et Canal+, pourront lancer une chaîne chacune sur la TNT, et ce sans appel d’offres, comme le veut la procédure normale. Pourquoi ? Pour consoler TF1, M6 et Canal + de la perte d’audience occasionnée par l’arrivée de la TNT. Souci : Bruxelles ne le voit pas de cet œil-là et pourrait bien retoquer les chaînes bonus, comme on les appelle. Autre souci : début 2011, TF1 et M6 commencent à trouver que cette histoire de chaîne bonus n’est pas une si bonne idée que ça. Simplement parce que Canal + laisse entendre ici et là qu’elle lancerait bien une chaîne gratuite. La force de frappe du groupe de télé payante dans le pré carré du gratuit : aïe, aïe, aïe, se disent les concurrentes. Bref, tout le monde semble d’accord pour balayer les chaînes bonus sous le tapis en attendant que Bruxelles les retoque, quand, fin mars, Canal + annonce qu’elle compte bel et bien lancer une chaîne gratuite, Canal 20, avec un budget de 100 millions d’euros. Hourvari et hauts cris, TF1 et M6 s’indignent, l’Elysée s’étrangle et le lobbying bat son plein. TF1 souffle à l’oreille du gouvernement une chouette idée au nom barbare : DVB-T2. Et si par exemple, le gouvernement choisissait cette norme pour les nouvelles chaînes de la TNT ? Comme ça, on ne pourrait pas les recevoir avant 2013, Canal 20 inclus. Et voilà Matignon qui demande en mai à Michel Boyon de pondre un rapport sur la question. Et voilà Eric Besson, ministre en charge du Numérique qui, au cœur de l’été, écrit à Bruxelles pour notifier un projet d’arrêté instaurant la nouvelle norme pour les futures chaînes de la TNT. Tout semblait plié : le rapport Boyon était fin prêt préconisant la norme DVB-T2 pour les nouvelles chaînes de la TNT quand badaboum, jeudi, Canal + annonce qu’elle rachète 60% (dans un premier temps puis, d’ici trois ans, 100%) des deux chaînes du groupe Bolloré, Direct 8 et Direct Star pour la somme astronomique de 465 millions d’euros. Le message de Canal + est clair : ce que vous voulez nous carotter - l’entrée dans la télé gratuite -, nous allons nous l’acheter. Du coup, les gesticulations des uns et des autres ainsi que le rapport Boyon ont du plomb dans l’aile. Et il faut se hâter de le rendre public. Et sans changement : Boyon garde son costume de méchant flic que lui a attribué le gouvernement. Oui au DVB-T2 qui donc repousse aux calendes grecques les chaîne bonus. Et même si le gouvernement ne suit pas le rapport afin de se faire passer pour le grand pacificateur des médias, on se grattera longtemps la tête sur le rôle du président du CSA… En 2004 déjà, TF1 avait fait le coup de la norme pour tenter de repousser le lancement de la TNT prévu pour 2005. A l’époque, il était tout à fait indispensable de choisir le moderniste Mpeg 4 plutôt que le ringard Mpeg 2 (toujours aussi riants, ces noms de normes). Il avait fallu tout l’entregent et le pouvoir de persuasion de celui qui était le président du CSA d’alors, Dominique Baudis, pour que le lobbying de TF1 capote et que la TNT soit bien lancée en 2005 avec le succès qu’on sait. Il faut dire qu’à l’époque, il y avait un CSA. Paru dans Libération le mardi 13 septembre 2011. Sur le même sujet :
- Canal+, un bourre-pif dans le PAF
- « Le CSA préserve l’intérêt de certains »
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