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mardi 25 mai 2010 10:13

  • cinéma

« Rebecca H. » à la marge

par Gérard Lefort

tag : Festival de Cannes

DR

Rebecca H. de Lodge Kerrigan
avec Géraldine Pailhas, Pascal Greggory… 1 h 15.
Sortie indéterminée.

C’est un film kamikaze dont chaque plan vit sous la menace de son autodestruction. Cette incertitude tient pour l’essentiel à une scène de mise en abîme. Une belle femme assise dans un canapé, un bel homme qui lui fait face. On sent entre eux une intimité dont ne connaît pas la nature. Elle lui parle de sa grossesse qui ne se voit pas trop encore. L’homme est bienveillant. Mais on suppute au visage anxieux de la femme que cela pourrait poser un problème. On entend en effet qu’elle est actrice, que cette « déformation » de son corps pourrait nuire à un prochain rôle dans un film. Un film de Lodge Kerrigan. Qui tel un impromptu orageux, après le rituel « coupez », apparaît en personne dans le cadre, distille ses conseils aux acteurs qu’il trouve trop inquiets. Des acteurs qui se prénomment Géraldine et Pascal, et qu’on avait déjà identifiés par leur nom propre puisqu’il s’agit, bien connus et bien aimés, de Géraldine Pailhas et de Pascal Greggory.

La scène est rejouée, à l’identique, n’étaient une inflexion de l’angle de la caméra et le jeu de Géraldine Pailhas qui migre vers moins de tristesse. Dans le jargon, on appelle ça une prise, comme à la chasse, comme à la guerre. On assiste à une leçon de cinéma : comment un acteur joue juste dès qu’il laisse tomber les béquilles de la psychologie. Ces travaux pratiques resteraient anecdotiques, voire scolaires, s’ils ne servaient pas une idée de cinéma plus buissonnière qui braconne tout le spectre de la représentation. La question est celle du trouble d’identité. Trouble des acteurs bien évidemment, mais aussi, plus excitant, celui du réalisateur et, in fine, du spectateur.

Où est la vraie Géraldine Pailhas qui joue le rôle de Géraldine Pailhas mais aussi celui d’une actrice hypnotisée par Grace Slick, la chanteuse du groupe Jefferson Airplane ? Une femme disparaît, une actrice brûle, un personnage se dissipe qui n’est même pas un nom mais un mot de passe, Rebecca H. Qui est vraiment derrière la caméra ? Un cinéaste doute de sa propre existence, un artiste bastonne la pose auteur. Et que devient-on soi-même, par nature très regardant, quand on doute de ce qu’on voit ? Le doute ne serait-il pas le symptôme d’un film réussi, son Avventura ? Le doute comme un fantôme de la liberté qui se love dans nos vies pour les hanter, les infléchir, les alerter.

On craint, spectateur conservateur, que ne revienne cet effet de film dans le film qui gâche les habitudes et les petits plaisirs de la distraction. On tremble que cet incendie brûle le film et étende sa flamme jusqu’à menacer notre voyage en classe voyeur. On a tort de craindre et de trembler. C’est un brûlot qui donne un coup de hache dans la glace de nos cœurs. Parce que son inquiétude est d’une qualité vitale. Elle tombe de l’image quand la caméra vissée dans la nuque de l’actrice suit ses pérégrinations, seule dans le hall de la gare Montparnasse ou habitée aux abords du port de Gennevilliers. Une femme qui marche, une fille qui nage, sirène dans un étang ou une piscine, aussi excitante et fragile que Simone Simon dans la Féline de Tourneur. Une mutante, une nomade, une bête. Comme telle, affamée, traquée, condamnée. Mais gaffe à sa morsure. Rebecca H. est un film loup-garou.

Paru dans Libération du 22 mai 2010

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