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jeudi 26 août 2010 11:02

  • cinéma

Recueillie en poésie

par Eric Loret

DR : Diaphana Distribution

Poetry de Lee Chang-dong
Avec Yoon Hee-jeong. 2 h 19.

Un film qui s’appelle « Poésie », ça fiche forcément les jetons. Surtout s’il dure deux heures vingt. Lee Chang-dong a donc pris soin de ne pas nous accueillir avec un pétale tombé sur l’eau mais un cadavre, certes flottant comme une fleur, une Ophélie à la dérive, mais jetée d’un pont industriel. Le titre n’est pourtant pas ironique et de la poésie, il y en aura, sans qu’on sache au juste si elle est empêchement ou adjuvant, s’il faut la chercher ou si l’on peut en mourir.

Passé la petite fille au fil de l’eau, on se retrouve dans une clinique où Mija, prototype coquet de la GMILF (Grand-Mother I’d Like to Fuck), vient consulter pour trous de mémoire et fourmillements dans le bras droit. En sortant, elle croise la mère de la petite noyée de la première séquence. C’est à peu près là que le film commence. Dans un plan séquence à 360°, Lee Chang-dong explose le réel en décadrant le son, rend le deuil palpable en déconnectant les objets les uns des autres. On entend la mère pleurer « Pourquoi es-tu partie ? » sans qu’on puisse la situer dans le plan, comme si elle était en voix off, cependant que Mija cherche du regard le sens de la scène. On finit par apercevoir la femme en larmes devant l’ambulance où gît sa fille, mais la bouche fermée tandis qu’on continue d’entendre ses lamentations.

Le reste du film jouera sans cesse de cette inadaptation des paroles aux choses, puisque la pauvre Mija, tout en suivant assidûment des cours de poésie et malgré les encouragements du prof, n’arrive pas à pondre un seul poème. On lui a pourtant toujours dit que, aimant les fleurs et proférant « des trucs bizarres », elle devait être douée. Hélas, les mots lui manquent, au figuré et au neurologique. Elle essaie d’être « voyante » comme on le lui a recommandé, s’entraînant même devant une pile d’assiettes crasseuses - un grand moment de comique muet - mais en vain. Si elle veut raconter l’histoire de l’enfant suicidée, personne ne l’écoute, personne ne la voit, et c’est comme si, à l’instar de la mère désynchronisée, elle disparaissait du monde ambiant. La temporalité de Poetry est ainsi essentiellement trouée, digressive, inconséquente, les cours de poésie et les tentatives de poèmes alternant avec la vie répétitive de Mija. Ce second temps du film se partage entre la maison, où Mija s’occupe de Wook, son petit-fils, un ado informe et ingrat, et son travail de femme de ménage chez un riche handicapé, « le président ». Elle est en particulier chargée de laver le paraplégique, sexagénaire comme elle et peut-être embéguiné de cette jolie femme, ancienne reine de beauté.

Sous ces glissements progressifs du sens et du désir vient assez rapidement (au bout de quarante-cinq minutes) se greffer une trame mélodramatique classique, avec un choix moral à faire qui, précise Lee Chang-dong, revient au personnage aussi bien qu’au spectateur, celui-ci étant placé devant « le blanc du film », semblable à celui de l’espace où s’énonce le poème. Il n’est donc ni nécessaire ni franchement possible de clarifier le puzzle final de Poetry et la psychologie de Mija. Chacun y lira ce qu’il préfère. Tout au plus peut-on remarquer l’ironie persistante qui fait qu’on ne cesse d’enjoindre à l’héroïne de « voir » le monde et de « sentir » les choses alors qu’elle est précisément en plein dedans. Or, une pomme, conclura-t-elle, n’est pas faite pour être regardée, mais mangée.



Paru dans Libération du 25 août 2010.


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