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jeudi 5 mai 2011 10:03

  • télévision

Rémy Pflimlin : « Moi, je ne tutoie pas Nicolas Sarkozy »

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : politique , interview , France Télévisions

Photo Sébastien Calvet

Le soupçon. Voilà le quotidien du président de France Télévisions, Rémy Pflimlin. Depuis que Nicolas Sarkozy — en vertu des superpouvoirs qu’il s’est lui-même conférés — l’a installé à la tête de la télé publique, Rémy Pflimlin ne cesse de se prendre dans la poire le boomerang de la nomination élyséenne. Annonce-t-il la suppression de Semaine critique et Face aux Français, les émissions de Franz-Olivier Giesbert et de Guillaume Durand, que zou, c’est parti : vous pensez bien, Giesbert, avec son livre à charge contre Sarkozy… Et Durand, ben oui, un ami de Villepin. Pourtant, Rémy Pflimlin ne devrait pas avoir besoin que Nicolas Sarkozy lui ordonne de rompre les ponts avec Giesbert et Durand pour s’apercevoir du problème. La semaine dernière, moins de 500 000 téléspectateurs ont regardé leurs émissions, même genre de débats entre soi, de concept essoufflé à base de papotages et de chroniqueurs.

Mais voilà, le président de France Télévisions prête le flanc au soupçon. Sa première décision, en août 2010, a été d’écarter de la direction de l’information Arlette Chabot, en disgrâce avec Sarkozy. Quant au successeur de celle-ci, Thierry Thuillier, il faisait partie de l’organigramme, validé par l’Elysée, d’Alexandre Bompard, poulain de Sarkozy pour France Télévisions avant d’être rejeté in extremis… Puis Pflimlin recrute Pierre Sled, un proche de Sarkozy que ce dernier avait tenté à plusieurs reprises d’imposer à l’ancienne équipe dirigeante de France Télévisions. Idem pour Cyril Viguier qui, avec David Hallyday (ils sont associés dans une boîte de production), est allé se plaindre à l’Élysée que Patrick de Carolis refuse ses émissions : il sera à la rentrée sur France 3. Pflimlin est de fait marqué au fer rouge comme celui qui doit son fauteuil à Sarkozy, dont les accointances avec les médias sont fameuses et multiples. Entretien.

 

Après l’arrêt des émissions de Franz-Olivier Giesbert et de Guillaume Durand, vous voilà de nouveau en proie au soupçon. Le président de la République vous a-t-il demandé de mettre fin à ces émissions ?

La réponse est non, évidemment. C’est la responsabilité des chaînes de préparer les grilles de rentrée. A France 2, la décision a été prise de faire évoluer les deuxièmes parties de soirée. Et ce pour toute une série de raisons qui ne sont absolument pas liées aux personnes : c’est le format qui est en cause. Les émissions de Franz-Olivier Giesbert et de Guillaume Durand sont assez semblables : des lieux de débats et d’échanges avec, de façon quasi permanente, des invités politiques. L’idée est de renouveler la forme. Ça donne lieu à des discussions avec les animateurs, on ne va pas les prendre au débotté le 30 juin.

Donc vous comptez continuer à travailler avec Giesbert et Durand ?

Oui, oui, bien sûr.

Mais en quoi sont-ils indispensables ? Ça fait des années qu’ils font la même émission sous un titre différent…

Ils ne vont pas nécessairement refaire des talk-shows, c’est une réflexion que j’ai demandé à la chaîne de mener avec eux. Evidemment, nul n’est indispensable.

En revanche, on voit mal pourquoi vous réduisez la place accordée à Frédéric Taddeï et Ce Soir (ou jamais !). Une émission culturelle, quotidienne et en direct, c’est plutôt à l’honneur du service public, non ?

C’est une émission formidable. Elle est diffusée quatre fois par semaine, mais globalement vingt-six ou vingt-sept semaines par an. Donc, une semaine sur deux. Avec une vraie difficulté : les semaines où il n’y a pas Frédéric Taddeï, avec une offre diverse de documentaires ou de cinéma, les gens ne viennent pas parce qu’on n’a pas installé de régularité. Alors on va construire avec Frédéric Taddeï une offre hebdomadaire quarante semaines par an, un jour qui reste à définir, sur une plage horaire assez longue. Et il va probablement contribuer d’une autre façon sur la chaîne. Lui-même se rend compte que sur une chaîne généraliste grand public, une émission de débats quotidienne — très centrée sur l’actualité et pas sur la découverte culturelle, d’ailleurs — est dure à tenir. Ce qui est quotidien c’est l’info et les jeux.

Le Monde vous prête la volonté de vous séparer d’Eric Zemmour parce qu’il déplairait à Nicolas Sarkozy. N’y a-t-il pas d’autres excellentes raisons de se séparer de lui ?

C’est absurde. Eric Zemmour fait partie de l’émission… J’attends de voir ce que la productrice, Catherine Barma, et Laurent Ruquier vont nous dire sur la manière de faire évoluer On n’est pas couché à la rentrée. C’est très curieux, il y a quelques semaines, on me disait : « Pourquoi ne vous en séparez-vous pas ? » Tout ça n’a pas de sens.

Ce qui n’a pas de sens, c’est que vous ne vous en êtes pas séparé avant : il a quand même été condamné pour incitation à la haine raciale…

Et moi je dis que nous l’avons maintenu dans cette émission où il joue un rôle de polémiste parce que nous considérons, — au-delà du fait qu’il a été condamné, ce que nous avons évoqué sur nos antennes — qu’avoir un débat avec des points de vue différents fait aussi partie des missions du service public.

Vous avez pris plusieurs décisions qui vont dans le sens des desiderata du président de la République : le départ d’Arlette Chabot, l’arrivée de Pierre Sled, celle, attendue de Cyril Viguier qui a fait le siège de France Télévisions et de l’Élysée…

Tout ça n’a pas de sens. Arlette Chabot n’a pas été écartée, elle était à l’antenne. Je lui ai dit qu’on avait un travail considérable de management des rédactions, et que je pensais que ça ne correspondait pas avec le fait de tenir une émission importante et elle a fait un choix, celui de l’antenne.

Si Arlette Chabot n’était pas partie à Europe 1, elle aurait donc gardé son émission ?

Nous aurions fait bouger la formule de l’émission, mais elle aurait effectivement été dans le coup. Un des éléments clés de l’entreprise publique, c’est son indépendance. Et elle est cruciale sur les questions d’information. Si le service public joue son rôle, il doit nouer une relation de confiance avec ses concitoyens ; c’est ce qui va nous permettre de faire la différence.

Après, les procès d’intention peuvent varier et être contradictoires, on vient de l’évoquer. La pire des choses serait d’être dans la paralysie. Si vous changez quelqu’un, c’est politique ; si vous prenez quelqu’un, c’est politique… Si on en tient compte, on ne fait plus rien.

Thierry Thuillier, Pierre Sled, Fabien Namias… Autant de noms évoqués quand le favori de Nicolas Sarkozy, Alexandre Bompard, était sur le point de devenir président de France Télévisions et qu’on retrouve aujourd’hui…

Les gens que j’ai recrutés, fondamentalement, c’est mon équipe autour de moi, six ou sept personnes. Ce sont des gens reconnus pour leur compétence et leurs capacités à relever ces défis : Patrice Papet, Bruno Patino, Martin Ajdari, Thierry Thuillier, Emmanuelle Guilbart, etc.

Et Pierre Sled ?

Pierre Sled, dès que j’ai été nommé, m’a appelé. Je le connais depuis très longtemps. Il avait un désir très fort de venir, je lui ai demandé de se rapprocher de François Guilbaud [directeur de France 3, ndlr] qui pense que, par son expérience, Pierre Sled peut nous apporter.

N’êtes-vous pas, quoi qu’il arrive, victime du mode de nomination ?

Je ne me sens pas victime parce que j’ai quand même une histoire personnelle : ça fait vingt ans que je suis patron de presse, que je connais les grandeurs et servitudes de cette fonction. Que certains puissent balayer tout ça, je pense que c’est une forme d’injustice. Les procès d’intention me semblent intellectuellement conventionnels et très faciles. Nous sommes dans des entreprises où il y a toujours eu des débats de ce type-là. Vous savez, le mode de domination…

… Vous avez dit « domination »…

« Nomination » ! J’ai passé des oraux devant le CSA, devant l’Assemblée, ce n’est pas un paquet cadeau qu’on impose…

Avez-vous des contacts avec Sarkozy ?

Je n’ai quasiment aucun contact. Franchement, il peut y avoir une observation. Comme sur le sport, par exemple, il m’a fait savoir qu’il avait le souci qu’on retransmette toutes les disciplines olympiques. Mais il n’y a rien de tout le fantasme qu’on peut s’en faire.

Comment est-ce possible ? L’ancienne présidence de France Télévisions a raconté avoir été convoquée tous les quatre matins à l’Elysée pour se faire imposer Pierre Sled, Cyril Viguier…

Je ne comprends pas. Tout ce que je sais, c’est que moi, je n’ai pas eu d’appel.

Y a-t-il une liste noire qui aurait été établie par l’Élysée ?

Pas du tout.

De gens qu’il faut virer ?

Non.

… Qu’il faut engager ?

Non.

Il y a encore cette histoire : ce documentaire de Patrick Rotman sur la rivalité entre Villepin et Sarkozy, que France 2 n’a pas voulu passer alors qu’il y avait l’actualité Clearstream…

Il était prévu que ce documentaire soit diffusé à la rentrée, il sera diffusé à la rentrée. Il n’y a aucun doute là-dessus. Il y a eu une demande d’accélération de la diffusion qui ne correspondait pas à ce que voulait faire la chaîne. France 2 vient de diffuser un documentaire de Laurent Delahousse sur l’histoire de Nicolas Sarkozy, on n’allait pas passer deux documentaires à la suite. Et que ce documentaire doive passer en mai pour faire la promotion du film la Conquête, [écrit par Patrick Rotman, ndlr], ce n’est tout de même pas le rôle du service public. Quand au fantasme de l’intervention de l’Elysée, c’est absurde.

Finalement, l’antisarkozysme devient une excellente protection pour garder son émission…

C’est totalement pervers. Si vous vous affichez aujourd’hui contre le président de la République, alors on ne peut pas vous bouger. A l’inverse, si on peut suspecter que vous soyez bien vu, alors vous n’avez pas le droit de travailler. Ça s’appelle ni plus ni moins du maccarthysme et ça n’est pas acceptable. Je vais vous dire une chose : je n’ai jamais déjeuné, ni dîné avec le chef de l’État, jamais. J’ai de très bonnes relations avec Franz-Olivier Giesbert, avec lequel je ne veux pas polémiquer, mais lui voit Nicolas Sarkozy, il le tutoie ; moi, je le vouvoie. Les rares fois où je l’ai vu avant d’être nommé — parce que depuis, je l’ai revu exclusivement pour les otages —, je n’ai eu aucune familiarité avec lui. Je le vouvoie, il me vouvoie. Les gens qui vous parlent d’indépendance mangent avec lui et le tutoient.

Il n’empêche, il y aura tout le temps ce soupçon…

Oui, c’est pour ça qu’il faut que je prenne de la distance. Quand j’étais patron de l’Alsace, le journal appartenait au Crédit mutuel, qui m’avait nommé. J’ai fait mon boulot et jamais personne n’a pu redire quoi que ce soit. J’ai une trop haute idée de ma mission et de son importance, et une trop haute idée des entreprises de presse, pour me laisser toucher par ça.

 

Paru dans Libération du 4 mai 2011

[MAJ] Dans le Libé du jour, Arlette Chabot réagit vivement aux propos tenus à son égard par Rémy Pfimlin. La nouvelle directrice de l’information d’Europe 1, n’a pas apprécié l’interview de son ancien patron Rémy Pflimlin parue dans Libération. Mais alors vraiment pas. « Je suis vraiment furax, peste-t-elle, c’est un mensonge pur et simple. » Quel mensonge ? Celui d’avoir dit qu’elle aurait conservé A vous de juger si elle n’était pas partie à Europe 1 : « Nous aurions fait bouger la formule de l’émission, disait Pflimlin, mais elle aurait effectivement été dans le coup. » Et c’est là que ça coince. Sitôt qu’elle a appris, en février, que France 2 préparait une nouvelle émission politique, Arlette Chabot est allée s’en enquérir auprès du directeur des rédactions de France Télévisions, Thierry Thuillier : « Thuillier m’a confirmé que l’émission serait supprimée en juin, qu’il n’y avait rien à me proposer et qu’il valait mieux nous séparer. » Arlette Chabot a donc accéléré la manœuvre, évoquant aujourd’hui un « départ élégant pour tout le monde ». Mais elle insiste : « Pflimlin ne m’a jamais demandé de rester et ne m’a fait aucune proposition. » C’est dit.


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