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lundi 5 janvier 2009 13:20

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Rendez-vous en télé inconnue

La fin de la pub après 20 heures sur France Télévisions, décrétée par Sarkozy, c’est pour ce soir, alors que la loi est toujours en cours d’examen au Parlement.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : France Télévisions , loi sur l’audiovisuel , Télé sans pub

Les Dogons et Edouard Baer - Photo France 2

Mystérieuse peuplade que celle des Dogons du Mali, vedette d’un docu diffusé ce soir sur France 2. Figurez-vous que ces gens-là n’ont pas la télé... Autant dire que la suppression de la pub sur France Télévisions, dès ce soir à 20 heures, les Dogons n’en ont strictement rien à carrer. Alors que pour la non moins mystérieuse peuplade des Français, dont l’une des coutumes consiste à s’agglutiner devant la télé, ça risque d’être sacrément perturbant. A partir de ce soir, sur toutes les chaînes publiques, le prime-time commence à 20h35. Direct après la météo d’après JT sur France 2 ou Plus belle la vie (désormais à 20h10) sur France 3. Sans tunnel de pub, et vingt minutes avant TF1. C’est donc à 20h35 sur France 2 que l’on va découvrir les Dogons, dans Rendez-vous en terre inconnue où un pipeule –ici Edouard Baer– s’envole pour une destination dont il ne sait rien.

L’analogie est parfaite et France 2 farceuse : un an pile après l’oukase de Sarkozy décrétant la suppression de la pub, France Télévisions s’avance en terre inconnue. Avec cette équation, baroque : séduire les annonceurs avant 20 heures pour faire rentrer l’argent ; et faire de la télé publique ensuite, mais sans un sou de plus. Et puis, dès 6 heures, la pub reviendra. Elle sera donc là dans les émissions pour enfants : on supprime la pub pour les parents le soir et on la conserve pour les lardons le matin...

La réforme de la télé publique n’en est pas à une extravagance près : le président de France Télévisions Patrick de Carolis a dû, en décembre, décréter lui-même la fin de la pub, avant le vote de la loi qui l’instaure. Après un scrutin houleux et serré à l’Assemblée nationale, l’examen au Sénat, à partir de mercredi, devrait être sportif. En effet, l’UMP n’a pas la majorité et doit compter sur les centristes, décidés à faire montre d’indépendance. La semaine s’annonce donc brûlante et les syndicats de France Télévisions ont décidé de fêter dignement la fin de la pub par un joli bouquet de grèves : dès aujourd’hui à France 3, mercredi à France 2 tandis que la CGT de la Trois appelle à trois jours d’arrêt de travail. Fin de la pub et conséquences.

Grilles : le risque de 20h35

20h35. L’horaire est crucial : entre 20h30 et 20h55, d’énormes bans de téléspectateurs se croisent, 20 à 25 millions de personnes zappant frénétiquement en attendant le prime-time. Depuis les années 90, les chaînes privées et publiques s’étaient peu à peu alignées sur un Yalta d’environ 20h55 qui vole en éclats ce soir. M6 et Arte ont cédé, ramenant leurs soirées à 20h45 tandis que TF1 et Canal+ campent sur 20h55. Sur France 2, France 3, France 4, France 5 et France Ô, ce sera donc 20h35. Et c’est un véritable jeu de dominos horaire qui s’engage. Dogons sur France 2 et Questions pour un champion spéciale juniors sur France 3, d’abord. Puis à 22h25 sur la Deux, le magazine Complément d’enquête, une demi-heure plus tôt, tout comme le Soir 3 de la Trois, qui s’enracine à 22h30, suivi de la quotidienne culturelle Ce soir (ou jamais !), désormais programmée à 23 heures. Et les nouveautés ? Et les « Claude Santelli du XXIe siècle » que Nicolas Sarkozy promettait pour justifier sa réforme ? Un certain Sarkozy Nicolas n’ayant pas fourni les pépètes pour produire des émissions à la place de la défunte pub, il faudra faire avec les programmes habituels de France Télévisions. Diffusés plus tôt, certes, mais sans assurance de voir les téléspectateurs, façonnés depuis des lustres par le fatidique 20h55, accrocher au nouvel horaire.

Pub : les privées choyées

D’accord, la pub s’en va après 20 heures, mais où file-t-elle ? Les interminables tunnels de spots dont sont désormais exemptes les chaînes publiques vont faire des heureux dans le privé. Pour Valérie Négrier, directrice de l’agence média Carat Expert, « les chaînes privées peuvent absorber la totalité des 220 à 280 millions d’euros nets issus de France Télévisions. Entre 2009 et 2011, 64 à 71 % de ce montant pourrait revenir à TF1, Canal+ et M6, soit 135 à 200 millions d’euros nets, le reste allant aux “autres télés” », à savoir principalement les chaînes de la TNT, en forte progression. Un joli pactole qui s’accompagnera d’autres cadeaux de Sarkozy aux privées : allongement de la durée et du volume de la pub, deuxième coupure dans les films et les fictions. Selon Carat Expert, le tout devrait rapporter en 2009 « 500 millions d’euros nets… mais dont les chaînes privées ne bénéficieront sans doute pas compte tenu de la situation économique et de celle du marché publicitaire. » Martin Bouygues et consorts devront donc patienter un peu pour tirer tout le bénéfice de la suppression de la pub. En attendant, les privées vont se payer sur la bête : elles ont baissé leurs tarifs pub en journée afin de faire la nique à France Télévisions. Mais le soir, pas question de pratiquer des rabais : « Pour la soirée, indique Carat Expert, les chaînes ne dévoilent pas leur jeu mais on sait qu’il y aura de l’inflation  : tout ce qui est rare –et puissant– est cher. »

Le social en chantier

Derrière la jolie façade de la suppression de la pub, un chantier monstrueux : l’entreprise unique. Une fois la loi promulguée, France Télévisions sera unique et non plus l’addition d’une myriade de sociétés. Exemple : au lieu d’une direction de la fiction par chaîne, il y en aura une seule pour tout France Télévisions. Même tabac pour les achats, les études, la jeunesse… Ça a l’air simple mais c’est toute une organisation à revoir : les directeurs de chaînes ? Exit. Surtout l’entreprise unique flanque par terre les accords et les conventions collectives. Aux syndicats de les renégocier avec la direction dans un délai maximum de dix-huit mois. Et ça risque d’être coton, car là non plus rien n’est aligné sur rien : les salaires sont disparates (plus élevés à France 2 qu’à France 3), les accords sur les 35 heures varient selon les chaînes (plus favorables à France 3 qu’à France 2) et les qualifications de métier ne sont pas les mêmes non plus... Autre souci, spécifique aux journalistes, ceux de la télé publique disposent d’un avenant audiovisuel à la convention nationale des journalistes, qui leur est très favorable, ce qui les place, selon le SNJ « en ligne de mire » de la direction de France Télévisions. La grande crainte, c’est celle d’un plan social que, pour l’instant, Carolis rejette. Mais, en novembre, il a annoncé « un dispositif incitatif de départs volontaires à la retraite » qui doit toucher 900 personnes d’ici 2012.

Tour de vis financier

Ouste la pub, c’est bien joli, mais au passage, Nicolas Sarkozy a cadenassé France Télévisions à double tour. Un tour politique d’abord : la nomination –et la révocation– du patron de France Télévisions par Sarkozy himself renvoie la télé publique à l’ORTF. Un tour financier ensuite : chaque année, le président de France Télévisions devra aller mendier auprès de l’Etat la reconduction des 450 millions d’euros prévus pour compenser la fin de la pub après 20 heures. Ils seront financés par deux taxes  : l’une de 0,9% sur le chiffre d’affaire des fournisseurs d’accès à Internet, l’autre sur le chiffre d’affaire publicitaire des chaînes privées, qu’un gentil amendement UMP a réduit de moitié. Le manque à gagner sera comblé par l’indexation de la redevance sur l’inflation (soit de 2 à 3 euros de plus). Sauf que, contrairement à la redevance qui tombe directement dans les caisses de France Télévisions, les nouvelles taxes passeront d’abord par le budget de l’Etat qui les reversera ensuite à la télé publique. Et, soyons fous, imaginons que le gouvernement en ait marre de payer… qu’il trouve que cette télé publique coûte bien cher… ne sera-t-il pas tenté par la suppression d’une chaîne  La privatisation ? Un plan social ? Sans compter qu’à partir de 2012 et la suppression totale de la pub, c’est 650 millions d’euros par an qu’il faudra trouver. Où ? Mystère et boule de gomme.

Paru dans Libération du 5 janvier 2009


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