mardi 22 mars 2011 10:52
Répliques, reports et repenti
par Olivier Séguret
Capture de SOS Final Escape 4 - DR
Comprenons-nous bien : le jeu est un état du monde et non l’inverse. Comprenons-nous mieux encore : le réflexe de culpabilité qui s’est emparé de l’industrie japonaise du jeu vidéo à la suite des événements catastrophiques que l’on sait, s’il s’explique et se comprend, confirme aussi l’étrange privilège diabolique et presque surnaturel attribué inconsciemment au jeu. Un « traitement de faveur » qui, lui, reste tout à fait irrationnel. Bien sûr, parmi la masse d’annonces de reports de jeux en provenance de l’Archipel, la grande majorité est motivée par des problèmes techniques et logistiques. Energie, transports, infrastructures : la disruption est brutale pour les industries nippones. Pour les studios, il est évidemment plus sage de réviser le calendrier de leurs sorties et de remettre à des jours meilleurs les campagnes de lancement, comme c’est le cas au Japon avec Yakuza of the End de Sega (Tokyo zombifiée dans une postapocalypse) et de nombreux autres titres reportés. En revanche, l’annulation pure et simple de SOS Final Escape 4, dont le développement est achevé, ne trouve pas d’explication autre que psychologique et culpabilisée. Si cet ultime volet d’une très bonne série (dont le titre international est Disaster Report) est du niveau des précédents (deux épisodes sur PS2 et un sur PSP), rien n’explique cette mise aux oubliettes. Au contraire : d’une certaine façon, et on le dit sans aucune malice provocatrice, c’est précisément le regard japonais, le traitement très symptomatique du cataclysme, le rapport particulier aux éléments naturels déchaînés, qui faisaient aussi la valeur du travail fourni, sur cette brûlante matière, par les développeurs d’Irem. Rien n’est obscène ou morbide ou sadique dans la conception de l’aventure âpre et mélancolique à laquelle les deux premiers épisodes invitaient. Solitaire, réflexif, observateur, le joueur, dépourvu des pouvoirs d’un superhéros, doit y inventer la route de sa survie en faisant avec ce qu’il trouve. Il serait indécent de se plaindre de cette annulation. Mais il est intéressant de faire remarquer que, si à deux mois du Festival de Cannes, un cinéaste japonais venait présenter un bon film sur le désastre que traverse son pays, ou qui pourrait y faire penser, il aurait toutes les chances, lui, d’être attentivement accueilli, et même sélectionné… Paru dans Libération du 21 mars 2011
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