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mardi 25 mai 2010 10:55

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Rêve d’or pour Weerasethakul

par Bruno Icher, Didier Péron, Françoise-Marie Santucci, Gérard Lefort, Olivier Séguret, Philippe Azoury

tag : Festival de Cannes

Uncle Boonmee... DR

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Weerasethakul, Thaï king size

L’« Uncle Boonmee » attend la mort sur fond de répression armée dans une œuvre délirante et magistrale.

Le Twiggy ayant fermé ses volets, c’est dorénavant dans le cadre enchanteur et envoûtant du Charly’s, bar bien climatisé de la rue du Suquet, où nous ont précédés (photos à l’appui) Keanu Reeves et Michel Sardou, que nous découvrîmes les récompensés. La sélection était, de l’avis unanime et du nôtre en particulier, objectivement terne. Le palmarès, en reléguant bien des films académiques dans les limbes d’où ils n’auraient jamais dû sortir (Hors-la-loi, la Princesse de Montpensier, Soleil trompeur 2, Chongking Blues, etc.), a débroussaillé le terrain et gardé les films les plus artistiquement purs et modernes. A l’os, c’est rien de le dire. Autrement dit, un rapport au cinéma qui n’est pas celui des réels proprios du Festival : les « parrains » Schweppes, Chopard, Audi, L’Oréal et San Pellegrino.

Le cas français est exemplaire. Deux récompenses sur trois sélectionnés : Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois et Tournée de Mathieu Amalric. C’est-à-dire deux films d’auteur mais loin de la caricature qu’on en fait souvent. Amalric en invitant l’Amérique dans la France provinciale avec sa troupe de sensationnelles stripteaseuses de choc ; Beauvois en s’emparant d’un sujet à la Dreyer dans un contexte historique brûlant. Deux cas de désaxement dont la jeune garde devrait s’inspirer.

Française aussi, Juliette Binoche, prix d’interprétation féminine mérité pour son rôle dans Copie Conforme d’Abbas Kiarostami, à ne pas confondre avec le pancarté de la soirée, son compatriote Jafar Panahi, présentement en taule et en grève de la faim. Entre les hommes de sa vie, le « méchant » Thierry Frémaux, qui a programmé le film à pas d’heure (22 heures, horaire totalement normal à Cannes), son père à qui elle pardonne et ses enfants, son psy-show rentabilisa un max cette 63e édition dont elle était l’affiche, et en compète, et donc recompensée d’un prix dont même les actrices américaines rêvent. Un peu de sobriété et de politesse n’auraient pas nui à sa longue prestation.

Deux acteurs se partagent le prix d’interprétation masculine : Javier Bardem pour son rôle de cancéreux dans Biutiful de Iñarritu, et Elio Germano pour son personnage de veuf dans la Nostra Vita de Daniele Luchetti. Bardem fut pro et hollywoodien (notamment en remerciant sa fiancée Penelope Cruz). Par contre, Germano fut choupinet et ferme quand il dédia son prix « aux Italiens qui luttent pour rendre l’Italie meilleure malgré leur classe dirigeante ».

On est ravi aussi que l’Homme qui crie du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun ait remporté le prix du jury. Premier film africain depuis une éternité, ce drame, sur un père qui vend son fils à l’armée, vient d’un pays où il n’y a plus grand-chose mais qui, aux dires de son réalisateur, a été fait « comme on prépare des petits plats mijotés pour les gens qu’on aime ». Une fois encore, le jury n’est pas allé vers le cinéma spectaculaire mais à un film méditatif et mutique. De même pour le prix du scénario attribué à Poetry, de Lee Chang-dong. Histoire il est vrai gratinée et comme toujours, chez ce cinéaste coréen, bien écrite, d’une vieille dame s’initiant à la poésie en même temps qu’elle découvre que son petit-fils est accusé de viol.

L’AFP ne l’a peut-être pas assez souligné mais, samedi, la première Queer Palm a été attribuée à Kaboom de Gregg Araki. Sur le modèle du Teddy Bear berlinois, prix du film gay et lesbien, on n’aurait pas été fâché que le récipiendaire et toute sa bande de jeunes sexy soient aussi invités à la cérémonie officielle.

La caméra d’or du premier film, attribué à Année bissextile de Michael Rowe, est aussi un bon choix : une plongée SM au Mexique, portée par une actrice extraordinaire, Monica del Carmen, et le regard distancé d’un dramaturge de 39 ans qui signe là son premier film. Enfin, point d’orgue d’un palmarès particulièrement cinéphile, la palme d’or a été attribuée à Apichatpong Weerasethakul, dit Joe, pour Uncle Boonmee… Une classe folle pour un film outsider qui a dû satisfaire à la fois le goût de la magie du président Tim Burton et celui du songe de l’ermite radical espagnol Victor Erice. Deux bons cinéastes qui, avec les autres membres du jury, ont su détecter le grand cinéma partout où il rodait.

Paru dans Libération du 24 mai 2010


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