Rogosin : bas-fonds décalés
par Olivier Séguret
tag : cinéphilie
On the Bowery. DR
« On sortait de l’Holocauste, cette aberration. Quelque chose ne tournait pas rond dans ce monde et je devais découvrir quoi avec ma caméra. » Cette profession de foi forme toute la base rustique, carrée et indémontable sur laquelle Lionel Rogosin (1924-2000), jeune fils d’un richissime industriel du textile, va sceller son destin imprévu de documentariste dans l’Amérique des années 50. Son premier rêve d’humaniste était de réaliser un documentaire dénonçant l’apartheid, qui connaissait alors ses premières années de régime politique officiel en Afrique du Sud, où Rogosin voulait tourner clandestinement. S’estimant trop inexpérimenté pour attaquer de front un tel projet, il s’invente un petit entraînement préalable : « Je devais apprendre à tourner des films et On the Bowery fut cette école d’apprentissage. » Aujourd’hui, On the Bowery peut être considéré à bon droit comme le plus beau des films de Rogosin, peut-être parce qu’il mélange ce qui fera la marque néoréaliste, engagée et altruiste du cinéaste, mais aussi en raison de sa fraîcheur constitutive, son absence parfaite de morale, de jugement, de commentaire, qui nous met de plain-pied avec son objet : les damnés de la terre. Dès ses premières séquences le film a la beauté d’un enfant apprenant à marcher, bien plus prudent et concentré sur ses moindres gestes que maladroit. Il s’approche à tâtons réfléchis de ces drôles d’oiseaux pouilleux et brisés qui l’attirent irrésistiblement : tout un peuple d’hommes ivrognes, voleurs, sans abri ni habits, loques, bâtards, défigurés par la violence de leur vie, illuminés par son obscurité. The Bowery est la plus vieille artère de New York, son tracé étant même réputé suivre celui d’une ancienne piste indienne. Au XIXe siècle, l’avenue devient le quartier des théâtres bien avant Broadway. En 1878, le métro aérien la met définitivement à l’ombre, au propre comme au figuré : au fil d’une déréliction continue, le Bowery devient le quartier des gangs, des bordels, des artistes, des marginaux, des drogués, des alcoolos, de la petite pègre et des miséreux. Un enfer où Rembrandt aurait trouvé son paradis. Sans le savoir, le film de Lionel Rogosin, dont le tournage s’achève en 1956, saisit le crépuscule de ces bas-fonds : dans les années suivantes, les promoteurs commencent un grand ménage qui repoussera ce monde indésirable bien au-delà de Manhattan, et les immeubles de luxe ne cessent de fleurir dans le Bowery d’aujourd’hui. Mais les Bowery contemporains abondent autour du monde, et l’on ne doute pas qu’un Rogosin 2010 en trouverait même aux États-Unis, du côté de Détroit ou de La Nouvelle-Orléans par exemple. Documentaire sans commentaire, On the Bowery raconte pourtant une histoire que l’on ne songe jamais à appeler fiction : c’est un scénario-trame, constitué à partir d’éléments authentiques, recueillis par Rogosin lui-même, qui avant de tourner s’est immergé sans caméra pendant six mois parmi ses magnifiques zombies, dont l’existence se partage entre alcool et alcool (ou alors alcool). Une fois bien campé sur ses jeunes jambes intrépides, On the Bowery s’installe dans le rythme d’un observateur adolescent, transporté par sa grâce naturelle à se faufiler entre les précipices humains : il regarde les êtres les plus fragiles et abîmés de notre monde sans jamais les heurter ni les toiser. Parmi ses notes de tournage, que l’on découvre dans la Parfaite Equipe, documentaire réalisé par son fils, Rogosin a écrit : « Réalité : la vie est un film. » Aphorisme presque circulaire, dont les trois termes pourraient s’interchanger indiscernablement, et formule peut-être naïve mais qui dit bien la très haute fusion entre vie, film et réalité, qui a permis à un diamant comme On the Bowery de cristalliser. « Je vis comme si je tentais de détruire Auschwitz chaque jour de ma vie », dit aussi Lionel Rogosin dans les bonus qu’a produits le Rogosin Heritage en vue de cette édition DVD. Come Back Africa (1959) et Good Times, Wonderful Times (1966), les deux autres documentaires qui y figurent, sont une démonstration en actes de ce cri de guerre. Le premier est une prouesse effrontée : film clandestin, tourné au nez enfumé des autorités sud-africaines que Rogosin a leurrées avec un projet sur la guerre des Boers, Come Back Africa s’installe parmi les habitants du ghetto de Sophiatown, à Johannesburg, quelque temps après l’arrivée au pouvoir du National Party. Politique et musical, le film reconstitue l’intégration d’un immigré de l’intérieur, un Noir auquel ses papiers ne donnent pas le droit de travailler là où se trouve l’emploi. Une fois encore, le document prolongera son onde dans le réel avec la révélation d’une chanteuse du nom de Miriam Makeba, qui profitera du film pour s’enfuir du pays. Le dernier film du coffret, tourné en pleine guerre froide, est une œuvre militante contre l’arme nucléaire. Il consiste en un très étrange et symétrique montage entre d’une part une party frivole et branchée dans le Swinging London (dandys existentialistes, pépées piquantes et beaujolais Schweppes) et d’autre part les stock-shots les plus horrifiques que l’on puisse rassembler sur la guerre (foules hitlériennes fanatisées, camps d’extermination, souffrances d’Hiroshima). Good Times, Wonderful Times est certainement celui des trois films qui a le plus curieusement vieilli, sans doute parce que ses images d’archives ont été depuis infiniment propagées, donnant du coup un relief plus intrigant (mais coupable) à la fête futile reconstituée. « Je ne suis pas un vrai documentariste », dit encore Lionel Rogosin, et c’est peut-être bien ça qui fait tout son prix. Coffret Lionel Rogosin 3 DVD, avec pour chaque DVD un bonus documentaire sur les conditions du tournage et l’impact du film (Carlotta, 35 €) :
Sortie en salles cette semaine d’On The Bowery et de Come Back Africa.
On the Bowery (1956)
Come Back Africa (1959)
Good Times, Wonderful Times (1965)
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