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vendredi 12 novembre 2010 11:24

  • cinéma

« "Rubber" est un film commando »

par Philippe Azoury

tag : interview

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Un pneu qui crève

Dans «Rubber», tourné avec un appareil photo, Quentin Dupieux lâche les freins et lance une roue psychopathe dans un road movie dadaïste. Déjà culte.

Quentin Dupieux, 36 ans, connu également sous son nom de musicien electro Mr Oizo, est réputé difficile. Refusant de répondre aux questions ou de se faire photographier. « Difficile », un adjectif qui étrangement revient systématiquement dès qu’il s’agit de qualifier des gens exigeants et passionnés. Retour sur son parcours en cinéma, l’échec de Steak, avant qu’il ne rejoigne les Etats-Unis pour son nouveau projet.

Angoisse

« Sur Steak, ça a été violent. On me dit qu’il y a un culte désormais autour de ce premier film, mais je reste sur une réaction de rejet total. Le premier mercredi, il a fait 295 000 entrées à cause du casting [Eric et Ramzy, ndlr], mais avec 1% de taux de satisfaction ! Ça m’avait miné, mais le distributeur en a développé une certaine fierté ! L’angoisse sur Rubber, je l’ai vécue à Cannes. Il y avait une grosse attente, le film a été fait seul, ou presque, avec un mélange de liberté et de fragilité. Le buzz - en rapport avec le pitch : « le pneu tueur », un truc aberrant à Cannes où les sujets de films sont un poil plus concernés - aurait pu le laisser à terre, c’était un piège, mais il fallait en passer par là. »

Malentendus

« On a longtemps cru que j’étais autre chose, un clippeur. Alors que je suis le mec le plus mauvais pour faire des clips, je faisais plutôt des courts avec de la musique. C’est un genre mort, et qui a connu son âge d’or avec les années Gondry. Les clips aujourd’hui sont laids, mal filmés, mal montés, les trucs que ça raconte sont à chier, la magie est loin derrière… Je ne suis pas non plus un malin de la pub, étiquette qu’on m’a collée à cause du succès de Flat Eric et de la pub Levi’s. OK, peut-être que je cultive les malentendus… »

Photo UFO Distribution

Filmer « Sur le plateau de Steak, je n’avais plus la dynamique. Je me suis fait endormir par la méthode classique de faire des films et j’ai vite compris que ça ne me correspondait pas. Depuis l’âge de 12 ans, j’avais tourné mes courts métrages seuls, et là, soudain, je n’étais plus derrière la caméra. C’est comme si on me coupait du centre actif de la création. Dès que je tiens moi-même la caméra, comme sur Rubber, je retrouve l’envie qui était la mienne enfant. Le cinéma était cet art où celui qui signe ne fait rien. Le réal, c’est l’homme qui joue à celui chez qui il n’y a pas de place pour le doute. Sur Steak, je doutais tout le temps, j’essayais de faire bonne figure. Sur Rubber, pas une fois je me suis menti à moi-même. S’il y a une liberté dans le fait d’avoir détourné cet appareil photo Canon, elle est dans la notion d’instinct retrouvée - qui a toujours été importante pour moi, en musique comme au cinéma. Mais l’instinct n’est pas autorisé quand tu as un budget de 15 millions d’euros. Suivant le budget, le cinéma est un autre métier. L’artisanat me va mieux. Rubber est un film commando, très largement en dessous de 1 million d’euros. Chez moi, les mecs étaient sous-payés, mais ils avaient le loisir de me voir à genoux avec eux. Je sais qu’à l’image, cette petite économie ne se voit pas. »

Dupieux sur le tournage de Steak - StudioCanal

La roue

« A Cannes, les journalistes m’ont tous demandé comment j’avais fait pour que le pneu roule. Six mois plus tôt ils avaient vu Avatar, des effets spéciaux au-delà du barjot, et les mecs me demandaient comment j’avais fait pour faire rouler un pneu ! C’est une impression relativement agréable, que celle d’avoir réinventé la roue. »

Technologie

« On peut rapprocher cette image-là, faite avec un appareil photo domestique, à ce qu’a apporté la techno avec le home studio, où on voyait tout à coup que Daft Punk pouvait vendre 6 millions de copies d’un album enregistré chez eux. Les disques coûtaient un million de trop. Les films aussi, sans doute. Face à cette utilisation, il y a un souci de département chez Canon : ils ont déjà un département caméra. C’est un autre musicien, Philippe Zdar [de Cassius], qui m’a parlé le premier de cette caméra. Je suis allé l’acheter [avec une optique améliorée, le coût tournait autour de 3 000 euros], j’ai commencé des tests en Corse, et on a fait rouler un pneu sous un coucher de soleil. Tout est parti de là. On a transféré deux minutes d’essais sur pellicule 35 mm et, sans aucun effort, on obtenait une image de film. Mais étalonner du super digital sur la pellicule analogique ne va pas de soi. Une péloche 35 et mon fichier Quicktime, ce sont deux mondes qui ne se rencontraient pas, mais avec lesquels il fallait composer. »

 

Cinéma

« Le cinéma est peut-être un monstre qui se mange lui-même : il n’y a même plus de place pour la belle image. Je m’applique à faire, avec une technologie légère, une image qui correspond à l’émotion immédiate que je pouvais ressentir devant un Cassavetes et on me regarde comme si je faisais un truc arty-branché… Ça en dit long sur ce qu’on considère comme étant du cinéma… Bizarrement, on a montré Rubber à Austin [Texas] et les gens n’en n’avait rien à foutre de mon parcours et préféraient faire des rapprochements avec Duel de Spielberg… C’est très encourageant de voir enfin Rubber considéré comme un film. Ce qui compte, c’est que, comme divertissement, le film puisse faire le job. Ce que j’y ai mis de perso dedans, les gens qui vont en salle s’en foutent. »

Paru dans Libération du 10/11/2010


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