mercredi 26 novembre 2008 11:37
« Sarkozy, plus moche la vie »
Grosse journée de grève et de manifs, hier, des salariés de France Télévisions, contre le projet de loi.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : politique , publicité , France Télévisions , loi sur l’audiovisuel
Environ 3 000 salariés de l’audiovisuel public ont défilé, à Paris, hier. Photo Laurent Troude
La colère, au sein du défilé, est au niveau de la température extérieure : froide, très froide. Hier, les salariés de France Télévisions ont manifesté depuis la tour Eiffel jusqu’à l’Assemblée nationale, où l’examen en urgence de la loi a démarré. Sur les pancartes de cette troisième manifestation depuis l’annonce de la suppression de la pub, le déjà habituel « Plus belle la vie sans Sarkozy », et son nouveau corollaire, plus désolé : « Plus moche la vie ». 7h50, RTL. Michel Boyon, président du Conseil supérieur de l’audiovisuel, autorité très indépendante, fait la promo du texte de loi élyséen : « C’est un très bon projet et ce que l’on entend, ce sont souvent des fariboles. » 7h57, Télématin, France 2. Premier effet de la grève qui s’est entamée à minuit : l’émission de William Leymergie, retranché dans un studio riquiqui filmé par une caméra et demie, a des allures de télé roumaine. 8h04, France Inter. Au lieu de Nicolas Demorand, une voix nous chantonne dans l’oreille : « Le temps des roses, des caresses soyeuses. » Mais oui, c’est la première dame qu’on joue sur l’onde publique en grève. 8h05, France Info. C’est une autre chanson sur la station tout info qui n’est pas en grève : le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, entonne son air déjà connu de la nécessité d’une baisse des effectifs à France Télévisions. 8h15, LCI. La ministre de la Culture et de la Communication Christine Albanel assure à France Télévisions « 450 millions d’euros de compensation pour la publicité supprimée pour 2009, 2010, 2011, quoiqu’il arrive. » 9h55. Une émission de libre antenne s’improvise sur France Inter. Hervé Chabalier, patron de l’agence Capa et membre de la commission Copé, a la lucidité tardive : « Il y a beaucoup de petits signes qui montrent que les intentions du gouvernement envers France Télévisions ne sont pas bonnes. » 10h25, siège de France Télévisions. Assemblée générale pour motiver les troupes au mégaphone. Parmi les salariés, Marie-Laure Augry, Audrey Pulvar ou Patricia Boutinard-Rouelle, directrice des magazines de la Deux. Une femme se fait photographier par une collègue : « Allez, avant qu’on soit virées ». 10h40, France Télévisions. Jean-François Téaldi, écharpe rouge et jaune de la CGT autour du cou, râle : « Hier, ils ont enregistré l’émission de Taddeï en catimini. » Et Ce soir (ou jamais !), d’ordinaire en direct, sera diffusée malgré la grève. Qui est massive : « A France Paris Ile-de-France, note Carole Petit du SNJ, seule la rédactrice en chef n’est pas en grève. » 10h47. Le dircab de Martine Aubry appelle Jean-François Téaldi : « Vous remercierez Martine Aubry de son soutien. » Les deux postulantes à la tête du PS ont été invitées à la manif. 11h09, à France 2. Au deuxième étage, le plateau du 13 heures est plongé dans la pénombre. Grève. Un étage au-dessus, la conférence de préparation du 20 heures s’achève : « Toute l’équipe du 20 heures est en grève, explique Hervé Brusini, rédacteur en chef. Mais on fait quand même un journal, pour parler de la grève et de l’actu incontournable. » 11h25. Les couloirs de France Télévisions sont déserts, c’est une grosse grève. Sur la porte du bureau V614, celui du directeur de la fiction de la Deux Jean Bigot, une affichette au-dessus du nom : « Utopistes debout. » 11h40. Pas de 12/13 sur France 3, remplacé par un tout en images très bucolique. 12h12, tour Eiffel. Une grosse poupée vaudou piquée d’aiguilles et habillée des logos des chaînes publiques fait sensation. Ce sera l’étendard de la manif, qui rassemble 3 000 salariés de l’audiovisuel public. Frédéric Lefebvre a droit à sa pancarte perso : « Lefebvre est dans le fruit. » Serge Cimino, journaliste sur l’émission politique Comme un vendredi, fulmine contre l’amendement UMP qui veut obliger France Télévisions à diffuser des spots de campagnes gouvernementales pendant la pub de TF1 : « Alors ça, c’est la cerise pourrie sur un gâteau déjà bien ranci ! » 12h25. Benoît Hamon (PS) est là, quand d’un coup une nuée de photographes et de caméras se forme. Martine Aubry vient d’arriver : « Je suis là en tant que militante de gauche. » 13h13. Après la neige qui bloque tout, après des Anglais qui travaillent jusqu’à 110 ans, au 13heures de TF1, Jean-Pierre Pernaut annonce « une grève dans l’audiovisuel public et le 13 heures de France 2 carrément supprimé ». 13h15. Le défilé s’ébranle. la productrice Fabienne Servan-Schreiber débarque, chaussée de très chics souliers vernis rouges : « Si c’est une vraie réforme, alors il faut les moyens, peste-t-elle. Sinon, c’est une entreprise de paupérisation du service public. » 13h20, à l’Assemblée nationale. L’UMP Gilles Carrez, rapporteur de la commission des Finances, annonce son opposition à la loi : « Aller supprimer la publicité, qui est un moteur de la consommation, au moment où la croissance bat de l’aile, c’est économiquement discutable. » Un autre UMP, Hervé Mariton, est également contre la loi : « La pub, c’est rigolo, c’est bon pour le moral et c’est bon pour la consommation. » 13h35, dans la manif. Derrière une équipe de Thalassa (« Avis de tempête sur le service public »), le présentateur des Racines et des ailes Louis Laforge bat le pavé : « Il faut montrer aux députés que la télé publique n’est pas un jouet. » 16h06, à l’Assemblée. Le député UMP Lionnel Luca se confie à l’AFP : « France 3 national, on s’en fout. Le journal télévisé, juste avant celui de France 2, ça fait doublon. Il vaut mieux mettre le paquet sur le régional. » « Des propos diffamants et intolérables », s’insurge le SNJ. 17h30. Christine Albanel ouvre le débat devant les députés. Les pour et les contre se succèdent face à un hémicycle quasi désert. Les noms d’oiseaux volent : « Ceaucescu », « gribouille », « Berlusconi » : l’examen de la loi a bel et bien commencé. Paru dans Libération du 26 novembre 2008
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