mardi 19 avril 2011 08:57
« Scénariste de série, c’est être séquestré à vie »
par Isabelle Hanne
tag : série
Photo AMC
Créateur de l’excellente série Breaking Bad, diffusée depuis 2008 aux Etats-Unis sur AMC (la chaîne de Mad Men) et depuis octobre sur Arte, Vince Gilligan était à Paris la semaine dernière pour le festival Séries Mania. Breaking Bad, dont la quatrième saison sera diffusée cet été aux Etats-Unis, raconte les déboires de Walter White, prof de chimie, père et mari, à qui on découvre un cancer en phase terminale. Pour mettre sa famille à l’abri du besoin, il se décide à produire de la crystal meth à échelle industrielle. Vous faites partie de la caste très select des showrunners. Comment définir ce métier ? Le showrunner est celui qui écrit le pilote de la série, présente l’idée à une chaîne, compose les personnages… Il embauche un staff de scénaristes (sur Breaking Bad, on est sept ; cela peut aller jusqu’à douze sur certaines séries) et supervise l’écriture. Après, scénariste, c’est un peu être séquestré à vie. Avec toute l’équipe, on s’enferme dix heures par jour pendant des mois. On essaye de se mettre dans la tête du personnage : à quoi pense-t-il ? Qu’est-ce qu’il veut ? De quoi a-t-il peur ? C’est vraiment un effort collectif, et j’ai la chance d’être entouré d’auteurs brillants. Comment avez-vous commencé à travailler pour la télé ? Un peu par hasard : j’étais un fan de la première heure d’X-Files, et on m’a proposé d’écrire un épisode. J’ai adoré, et j’y suis resté sept ans, jusqu’à l’arrêt de la série. J’y ai énormément appris. Pourquoi cette histoire marche et pas une autre ? Comment fonctionne la production ? Comment jongler avec un budget et un délai ?
D’où est venue l’idée de Breaking Bad ? Un jour, je discutais avec un ami scénariste avec qui je bossais sur X-Files. On avait du mal à trouver du boulot depuis la fin de la série. Et on plaisantait sur nos perspectives d’avenir : peut-être qu’on pourrait vendre des pompes, ou bien des assurances… En rigolant, il a lancé : « Pourquoi on ne s’achèterait pas un camping-car pour en faire un labo et fabriquer de la méthamphétamine ? » Au moment où il a dit ça, le personnage de Walter White m’a littéralement sauté aux yeux : ce type qui allait vraiment se procurer un camping-car pour en faire un labo et préparer de la meth. Il m’est apparu comme une évidence, alors que d’habitude, tout est très laborieux avec moi. L’histoire de Walt, quinqua surdiplômé qui cumule plusieurs boulots et n’arrive pas à joindre les deux bouts, est symptomatique de l’Amérique d’aujourd’hui… Beaucoup de gens peuvent, malheureusement, s’identifier à Walt et à sa famille. Mais plus qu’une problématique sociale, ce qui m’intéressait vraiment avec Breaking Bad, c’était de raconter un homme, un destin. Quelles sont vos inspirations ? Je regarde beaucoup la télé, mais je suis plus influencé par le cinéma. Breaking Bad est complètement imprégné de western, qui est un genre que j’adore. Je suis un fan absolu de Sergio Leone. J’ai d’ailleurs obligé tous les réalisateurs de Breaking Bad à regarder Il était une fois dans l’Ouest, surtout pour sa scène d’ouverture : presque un quart d’heure, sans un mot. Et pourtant, ça dit tout. Dans la série, vous vous permettez des moments silencieux, hors du temps. Comme dans cet épisode de la troisième saison où Walt devient fou à cause d’une mouche emprisonnée dans son labo… On est très fiers de cet épisode. Mais au risque de vous décevoir, sachez qu’il a été conçu, au départ, par pur souci d’économie ! Comme on avait largement dépassé le budget, on a imaginé ce quasi huis-clos dans le labo, avec seulement Walt et son acolyte, Jesse. Les acteurs ont été excellents : une vraie performance de théâtre à deux voix. S’il y a bien une chose dont je suis convaincu, c’est que la création est toujours meilleure si elle est soumise à des contraintes. Quand comptez-vous faire mourir Walt ? Sa maladie est tout de même le nœud de l’intrigue… Difficile de répondre. Breaking Bad raconte l’histoire d’un homme qui change, épisode après épisode. C’est un personnage antagoniste, qui commence en héros pour finir méchant. Je ne veux pas que la série s’essouffle. Je pense qu’on s’arrêtera à la cinquième saison, mais je ne suis pas le seul à décider. La chaîne et les studios font pression pour que cela dure. Je parle beaucoup des réalités économiques, et ce serait malhonnête de ne pas reconnaître leur importance dans les choix qui sont faits à la télévision. La télé, c’est parfois de l’art, mais c’est avant tout du business. Paru dans Libération du 18/04/2011
Photo AMC
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