mercredi 29 octobre 2008 17:05
« Second Life » dans l’œil de Marco Manray
par Marie Lechner
tag : photo
Replica (Marco Manray)
Marco Cadioli est net-reporter. Depuis 2003, l’artiste milanais photographie les mondes virtuels. En ce moment, il parcourt Second Life dans la peau de son avatar Marco “Manray”, observant la naissance d’un nouveau monde virtuel entièrement construit par ses résidents. A l’occasion du festival Reality consacré aux artistes travaillant dans et sur les mondes virtuels, qui s’ouvre jeudi soir à Paris, il présente une nouvelle série de photographies et revient sur l’évolution du monde virtuel. Vous avez exploré Second Life, en tant que photoreporter. La série de photos que vous exposez au festival Reality à Paris est très différente de vos premiers clichés. Ce travail s’écarte en effet des séries de photoreportages que j’ai fait en 2006 et début 2007. A cette époque, je ressentais une sorte d’urgence à témoigner sur ce qui se passait dans Second Life, à scruter ce monde émergent. Tout était important, tout était “la première fois” de quelque chose. Ma meilleure photo est celle qui a fait la une de Libération, confortant mon idée de reportage sur le net qui m’occupe depuis 2003. Les photographies du metaverse étaient acceptées par la presse internationale comme une image journalistique normale. Depuis, j’ai abordé une nouvelle réflexion sur Second Life et les mondes virtuels en général. Désormais, je me concentre sur le monde lui-même, son origine et son essence. Je reviens tout juste d’un voyage dans le monde virtuel chinois Hipihi avec une nouvelle série de photos que je vais présenter bientôt.
Où ont été prises les photos de la série « Replica » ? Replica est une série de portraits d’avatars, saisis dans une fabrique illégale de copy-bots (une application qui permet de cloner les avatars) dans Second Life. Ces clones sont les doubles des avatars, eux-mêmes les doubles de l’homme, une réplique. Ils sont tous identiques, ils n’ont pas d’identité spécifique, un peu comme les newbies anonymes. Ils sont tels que nous sommes avant de commencer à construire nos identités. Ils sont l’essence de l’avatar et représentent une nouvelle espèce à venir. Et votre collection de paysages vides, en noir et blanc, intitulés « Why is there something rather then nothing ? » Ce “wild west” existe-t-il encore dans Second Life ? Là encore, la série scrute l’essence des paysages virtuels, le territoire, la grille. Le titre « pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » est une citation de Leibniz qui s’interrogeait sur la création. Je pose la même question à propos des mondes virtuels. J’ai été inspiré par les photographies en noir et blanc d’Ansel Adams sur l’Ouest américain, une nature sauvage, des rochers et des chutes d’eau, mais ici il s’agit d’un Ouest métaphorique, dans les zones sauvages de Second Life, vierges de toute construction humaine. Ces paysages vides symbolisent un commencement. Nous sommes à l’aube de quelque chose et ces paysages semblent nous attendre, ont besoin d’être repensés après la première colonisation.
Vous avez passé pas mal de temps dans Second Life (SL). Comment voyez-vous l’évolution de ce monde, maintenant que le battage médiatique est retombé ? J’y suis depuis 2005, quand nous n’étions que 20 000 avatars. Bientôt nous fûmes 100 000 puis 1 million en moins de deux ans. C’était la première ère, très excitante, avec une dimension internationale. Puis il y eut le pic, plusieurs millions de comptes créés pour ce supposé eldorado. Aujourd’hui, SL subit un désamour, mais ça reste le plus gros laboratoire où l’on peut expérimenter l’interaction avec une réalité virtuelle, travailler de manière collaborative, réfléchir à des nouveaux espaces partagés.
Je pense que les modèles d’entreprise du monde réel ne fonctionnent pas dans des endroits comme SL, vous ne pouvez les analyser en terme d’audience, de publicité traditionnelle, de communication. Beaucoup de marques qui sont venus s’y implanter n’ont pas vraiment expérimenté les possibilités alternatives qu’offrait SL. Elles ne faisaient que reproduire les motifs et mentalités habituelles du monde des affaires. Maintenant que les entreprises du monde réel ont compris qu’il n’y avait pas vraiment d’argent à se faire, SL pourrait-il redevenir un endroit intéressant, une bohème pour artistes ? Comment voyez-vous le futur ? L’évolution est plutôt la naissance de plein d’autres mondes virtuels et l’interopérabilité qui permet d’exporter son avatar d’un monde à l’autre. Des modèles comme Open Sim sont intéressants, des mondes libres qui ne sont pas dirigés par Linden Lab (le propriétaire de SL). Pour les artistes, Second Life reste un endroit intéressant, où l’on peut créer, simplement rencontrer des gens et exposer son travail. Je travaille dans mon atelier de SL, où je regarde mes images, je les dispose en vue d’une exposition, un ami japonais vient me parler de son installation, mon galeriste vit à côté... J’ai rencontré l’équipe du Reality festival dans SL, j’ai montré mon exposition à la commissaire et elle m’a invité pour de vrai à Paris. Oui, ça a des allures de bohème. Quelques artistes de Second Life que vous recommanderiez ? Ce sont surtout les artistes qui utilisent SL comme théâtre de leurs performances qui m’ont intéressé : des groupes comme Second Front ou l’AOM, Avatar orchestra Metaverse. Leurs performances dans SL sont réellement immersives. J’apprécie le travail de Gazira Babeli, “code performeur”, les sculptures sonores interactives Seventeen Unsung Songs d’Adam Ramona, activées par les avatars qui les parcourent , “the accidental artist exhibition” d’Alan Sondheim avec Sandy Baldwin qui transforme SL en peintures envahissant votre écran avec des images distordues. J’aime l’installation de Juria Yoshikawa et le land art de l’artiste japonais Comet Morigi qui modèle directement la morphologie des environnements virtuels. Festival Reality, du 30 octobre au 2 novembre, Door Studios, 9-9bis rue de Lesdiguières, 75004 Paris
et en duplex sur Second Life, sur l’île Reality : LaNoiraude en DJ set le soir du vernissage de 21h30 à 23h, Radiomentale en steaming audio le vendredi de 21h à 21h30 et toutes les conférences.
Replica (Marco Manray)
Why is there something rather than nothing ? (Marco Manray)
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