vendredi 3 septembre 2010 08:49
Sergey Brin, moteur de recherches
tag : Google
L’allure est sobre et chic. Sergey Brin arrive au rendez-vous au Rostand, en face du jardin du Luxembourg, en costume sombre, tee-shirt blanc et le cheveu court. Seule note fantaisiste : des Fivefingers noires qui moulent ses orteils. Les souliers excentriques font partie de ses péchés mignons. Le cofondateur de Google passe quelques jours de vacances à Paris avec femme et enfant. Sans décrocher totalement, business oblige. En cet après-midi, à la mi-juin, il sort d’un rendez-vous l’estomac dans les talons. Le multimilliardaire de 37 ans commande une salade puis une assiette de fromages en proposant généreusement de piocher dedans. Lui-même mange à belles dents. Il faut dire que la vie lui sourit. « Nous avons eu beaucoup de chance », reconnaît-il modestement. Le « nous » englobe Larry Page, son comparse de Stanford avec qui il a inventé Google. L’entreprise, à peine douze ans d’âge, se classe dans le top mondial. Il est loin le bidouillage des deux étudiants dans un garage californien, la société compte près de 20 000 employés et a enregistré 5,51 milliards de dollars (4,3 milliards d’euros) de chiffre d’affaires en 2009. Pourtant, Sergey Brin semble loin de l’image du boss. Mais les années ont lissé l’entrepreneur chevelu en jean et baskets qui promettait que Google n’entrerait jamais en Bourse. Le succès ne l’a pas désabusé et il frétille quand il voit le photographe sortir son boîtier. Voilà un objet technologique sur lequel exercer une curiosité sincère. Sans chichis, il montre sur son smartphone des photos de son hobby, le kitesurf, qu’il pratique près de sa belle résidence de San Francisco. La diction a des échos slaves. Des pommettes en biseau et des yeux bleus confortent un génotype. « Je suis un immigré d’Union soviétique », corrobore-t-il. Né à Moscou en 1973, Sergey Mikhailovich Brin n’a guère eu le temps de garder des souvenirs de sa patrie d’origine. Il n’a que 6 ans quand ses parents décident de fuir l’antisémitisme de l’Union soviétique. Sergey fait connaissance avec Paris, courte escale sur la route de l’exil. Près de Washington, il pousse gentiment dans une famille de scientifiques : un grand-père et un père mathématiciens, une mère qui développe des logiciels de météorologie pour la Nasa. Enfant, Sergey montre forcément un goût prononcé pour le dada familial tout en fréquentant une école Montessori jusqu’à 11 ans. « A 9 ans, mes parents m’ont acheté mon premier ordinateur, dit-il fièrement en bredouillant quelques premiers mots en français. C’était un Commodore 64. Plus tard, j’ai fréquenté des computer camps et j’ai décidé de m’orienter vers l’informatique et les maths. » Quand il entre à Stanford après une licence à l’université du Maryland, Sergey Brin s’imagine en sortir professeur comme papa ou ingénieur dans une entreprise. Mais il rencontre Larry Page. Leur premier contact, en 1995, est placé sous le signe de l’échange passionné et contradictoire. En troisième cycle à Stanford depuis deux ans, Sergey joue les guides pour ses futurs camarades comme Larry. « Nous avons tout de suite débattu de sujets importants, raconte-t-il. Devenus amis, nous avons commencé à travailler dès le mois de décembre sur le projet de Larry, BackRub. »Internet est alors bien plus petit, et les moteurs existants, Altavista, Excite, Lycos, etc. « ne sont pas véritablement axés sur la recherche ». Trois ans plus tard naît Google. « C’était très important pour nous, idéologiquement, de porter notre idée à un niveau mondial », dit Sergey Brin sans rire. Si Larry Page apparaît aux yeux du monde comme son alter ego, Brin reconnaît que c’est « un partenaire inhabituel » parce qu’ils sont très « différents » même s’ils partagent la même vision. « Quand un gars sollicite l’un d’entre nous sans succès et qu’il se retourne vers l’autre, il reçoit exactement la même réponse. » Considéré comme le visionnaire du tandem, Sergey s’occupe plus particulièrement de Google Apps (applications) et n’en revient pas de la trajectoire de son bébé. « Regardez ce smartphone, il est bien plus rapide que les gros ordinateurs que nous avons utilisés au démarrage de Google. C’est incroyable, le progrès. » A quoi ne s’attaque pas le moteur de recherche ? « Nous ne faisons pas tout ! se récrie-t-il. Nous ne faisons pas de chaises, pas d’aliments… Mais nous développons le mobile, les réseaux sociaux, la géolocalisation. » La robotique est aussi un axe de recherche pour Google qui sponsorise des projets sur des voitures robots. Le futur qu’esquisse ce presque maître du monde fait frémir : « Je pense que nous pourrons demain avoir des interfaces plus proches de soi. La connaissance sera fournie de manière instantanée et visuelle. » Impossible de ne pas penser au mathématicien Vernor Vinge et à son roman Rainbows End, que Brin, qui a lu Asimov et révère le cyberpunk Snowcrash de Neal Stephenson, dit ne pas connaître. Vernor Vinge, adepte de la théorie de la singularité technologique, postule que l’évolution des technologies atteindra un point au-delà duquel l’humain ne pourra plus l’appréhender. Depuis 2009, Google finance l’université de la Singularité sur le campus de la Nasa. Au printemps, on a pu y voir Sergey Brin « devenir en partie homme, en partie machine », raconte le New York Times. Beaucoup croient dans la Silicon Valley que la technologie résoudra les problèmes de santé, les ravages de l’âge et la mort. En attendant, Sergey Brin a décidé d’investir des millions de dollars dans la recherche sur la maladie de Parkinson. L’analyse de sa salive par 23andMe, la société cofondée par sa femme, a montré une mutation génétique augmentant le risque qu’il en souffre un jour. Comme sa mère Eugenia. « Cela me place dans une position unique. J’ai le temps de m’y préparer et de contribuer à la lutte contre la maladie », souligne celui qui, en bon Google Boy, soutient un programme sur Internet, via une enquête auprès de 10 000 malades. De manière plus individualiste, il a aussi réservé sa place sur un vol privé de la fusée russe Soyouz pour 5 millions de dollars (4 millions d’euros). « J’irai peut-être un jour, mais j’ai peur du risque. » Le fondateur de Google vante les dernières applications maison de la plateforme Android dédiée au mobile. Reconnaissance vocale, reconnaissance visuelle avec latitude, géolocalisation… Il pianote sur son smartphone et repère sa femme qui se promène dansle jardin du Luxembourgavec leur bébé de 1 an. Le monde ne connaît plus les Robinson. « Si, il reste l’Antarctique et la forêt amazonienne », s’amuse Sergey Brin, qui trouvait chiches les étagères de la petite bibliothèque dans sa ville. Accéder à tout, tout de suite, tient bien du rêve d’enfant. Sergey Brin en 6 dates 21 août 1973 : Naissance à Moscou. 25 octobre 1979 : Arrivée aux Etats-Unis. 1995 : Rencontre Larry Page. 7 septembre 1998 : Création de Google. 2007 : Mariage avec Anne Wojcicki aux Bahamas. 2009 : Google lance avec la Nasa l’université de la Singularité. Paru dans Libération du 02/09/2010
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