mardi 21 septembre 2010 18:03
« Shining », 26 chocottes-minutes de plus
par Didier Péron
DR : Une scène du film « Shining ». Au manche de la hache, Jack Nicholson.
Shining de Stanley Kubrick (1980)
On a toujours pensé que Shining, tel qu’on l’a vu et revu au fil des années, était un des films les plus parfaits qui puisse s’imaginer, un aboutissement formel et fictionnel auquel il était impossible d’ajouter ou de retrancher le moindre élément. Aussi, l’annonce de la diffusion d’une « version longue » de Shining dans le cadre de l’intégrale Kubrick sur TCM nous a immédiatement paru choquante. Quoi ? Qui a osé tripatouiller le chef-d’œuvre ? La veuve ? Des collaborateurs ayant fouillé les archives et se vengeant d’années de servilité au côté du génie caractériel ? Pas du tout, la « version longue », qui compte vingt-six minutes de plus, n’est autre que la version américaine du film, adapté du roman de Stephen King, telle qu’elle continue d’être distribuée outre-Atlantique en DVD mais inédite en France. Pourquoi avons-nous perdu près d’une demi-heure de film par rapport aux Américains ? Et « notre » version de Shining est-elle non seulement plus brève, mais aussi inférieure ? C’est compliqué. En fait, il existe trois versions du film. Il sort tout d’abord à New York, en 1980, dans une dizaine de salles. Il fait alors 146 minutes (2 h 26). Mais Kubrick, dont la volonté de contrôle démiurgique s’accompagnait assez naturellement d’une énorme capacité à douter à l’infini, se ravise sur la manière dont son masterpiece de l’horreur doit se terminer. Il existe alors une séquence - après la mort de Jack Torrance (Nicholson), congelé dans le labyrinthe de l’hôtel Overlook - mettant en scène Wendy, l’épouse, et le petit Danny dans une clinique avec Halloran, le gérant de l’hôtel (que l’on voit au début pour l’entretien d’embauche de Jack). Un monteur fera le tour des salles pour couper la scène directement dans les cabines de projo. Puis la sortie sur tout le territoire américain se déploie sur 750 écrans et le film dure alors 142 minutes. On ne connaît pas les raisons qui ont poussé Kubrick à reprendre le montage de Shining pour la sortie européenne (puis pour le reste du monde) trois mois plus tard. Il élimine à plusieurs endroits des plans et dialogues explicatifs, resserrant le film à deux heures, le rendant beaucoup plus robotique et imparable. On a demandé à Michel Ciment (1), exégète et interlocuteur de Kubrick, s’il avait une interprétation à ce rétrécissement : « Les deux versions coexistent depuis toujours et c’est, à mon sens, un cas unique dans l’histoire du cinéma, et c’est d’autant plus surprenant de la part d’un cinéaste aussi méticuleux que Kubrick. Moi, j’avais vu cette version longue en Angleterre juste avant de le rencontrerpour l’interviewer, et quand je l’ai revu pour Full Metal Jacket, je ne l’ai pas questionné sur la version écourtée. Je dois dire que je n’ai pas de préférence, mon montage serait plutôt intermédiaire, je trouve dommage qu’il ait coupé la séquence avec la pédiatre ainsi que la scène où l’on voit Danny et sa mère regarder la télévision dans le hall de l’hôtel, par exemple. » Redécouvrir le film dans cette configuration augmentée est très troublant. Il ne s’agit pas (du moins pas uniquement) de modifications marginales. L’accent est ainsi plus explicitement porté sur l’alcoolisme de Jack Torrance et son irrésistible pulsion d’échec. Wendy raconte à une pédiatre comment son mari a renoncé à picoler après avoir disloqué le bras de son fils un soir où il est rentré ivre mort. Plus tard, la fameuse première entrevue entre Jack, rendu bien fou furieux après des mois d’isolement à l’Overlook, et le barman-fantôme donne lieu à un échange d’une violente misogynie. Il boit son premier verre en l’honneur des « cinq misérables mois d’abstinence, et aux dommages irréparables ainsi causés » et déclare qu’il a de gros problèmes « avec la banque de sperme là-haut » (désignant son épouse !). On sait que Nicholson voulait que son personnage soit agressif sexuellement avec sa femme, mais Kubrick s’y est toujours opposé, d’où l’élimination assez naturelle de cette allusion plutôt raide. Dans une autre scène, dont on peut regretter qu’elle soit tombée au champ d’honneur de la version courte, on voit Wendy en panique face à son fils, qui lui répète avec la voix déformée de son double Tony (celui qui « vit dans sa bouche ») : « Danny n’est pas là, madame Torrance. Danny est parti » tandis qu’en bande-son, les battements de cœur et les hululements démoniaques gagnent en intensité angoissante. « J’aimerais tant pouvoir regarder mon film pour la première fois. Il m’est impossible d’imaginer ce que c’est que de voir un de mes films. Je n’ai pas la moindre idée de la façon dont les gens réagissent devant ceux-ci et je ne peux jamais ressentir ce qu’ils ressentent », déclarait Kubrick à Ciment. Ce montage donne au moins aux fans inconsolables depuis la disparition du maître, en mars 1999, l’impression de voir Shining pour la première fois. (1) Son livre Kubrick, chez Calmann Levy, est une référence. Paru dans Libération du 21 septembre 2010
TCM, ce soir, 20 h 40.
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