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jeudi 25 février 2010 10:54

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« Shutter island », Scorsese se prend du plomb dans l’île

par Philippe Azoury

DR

La caméra a été vissée sur un pied, interdiction pour elle de gigoter dans tous les sens. Pis : il n’y a plus un seul morceau du back catalogue des Stones (à la place, des compositeurs contemporains type Ligeti) ! Shutter Island est un Scorsese un peu à part. Une démonstration postmoderne. Où l’enjeu pour lui serait de dialoguer avec quelques cinéastes de chevet, ses vieux maîtres de toujours : Michael Powell, Emeric Pressburger (les Chaussons rouges, le Narcisse noir, ces chefs-d’œuvre baroques).

Au départ, Shutter Island est l’adaptation d’un bouquin de la machine à tube polar Dennis Lehane (publié ici chez Rivages), et disons-le tout de suite c’est là un film qui a beaucoup de mal avec la façon dont il laisse ses informations s’éventer (jusqu’à abuser des flash-back, vieille béquille). Et c’est aussi pour nous un film impossible à résumer sans quoi on révélerait tout. On se contentera d’en énoncer les pions : une histoire de fou, sur une île asilaire, une partie d’échecs entre des savants diaboliques, des anciens nazis et des flics dérangés qui sont aussi des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, anciens du contingent qui a découvert les camps de concentration avec ses monceaux de cadavres et ses survivants faméliques.

Le film se débat avec les codes du polar (l’atmosphère est celle du début des années 50) et, en dessous, des visions, du trauma empilé, un horrible sentiment de culpabilité. Il traîne aussi quelques boulets : ses acteurs, globalement en roue libre. Leonardo DiCaprio, s’il ne rase pas tout de suite ce petit bouc ridicule et s’il continue de reprendre du McDonald, va finir par ressembler à Clovis Cornillac. Il est si enflé qu’on s’est demandé une seconde si Scorsese ne lui avait demandé à lui aussi de se lancer dans une performance pondérale à la Raging Bull.

Ben Kingsley est pis encore, qui a cru judicieux de baser tout son jeu sur un regard menaçant et a ressorti le vieil accent schleu pour faire le psy méchant (appartenait-il à l’école freudienne ou au courant nazi ?). Il est tellement envisageable de considérer l’ensemble du film comme mal joué (à l’exception de Mark Ruffalo, en comparse sobre de DiCaprio) qu’on peut aussi se dire, avec le recul, si ce n’est pas peut-être le nœud du film : tout dans Shutter Island possède la rondeur un peu outrée des comics. Le plaisir du spectateur doit être innocent, si bien que le film, faible du côté de la terreur, séduit quand même en ce qu’il possède le goût de madeleine d’un dimanche aprem’ enfantin perdu à relire un Tif et Tondu ou un Tintin  : le tétanisant l’Ile noire, pourquoi pas ?

La vérité, c’est que ce film liquide, où tout fout le camp, où il déluge à l’extérieur et à l’intérieur des êtres (et sur la représentation de ces grandes eaux métaphoriques, Scorsese est plus grandiloquent, donc plus imagier, plus efficace que ne l’était Eastwood adaptant un autre roman de Lehane : le moralement douteux Mystic River), n’a sans doute secrètement été envisagé par Scorsese que pour donner sa revanche à un film de Michael Powell de 1935 : The Phantom Light.

Michael Powell a raté peu de films dans sa carrière, mais celui-ci n’est pas très bon. Il avait un lieu génial (un phare dans la brume sur une île perdue), mais le scénario était étriqué de partout. Scorsese, fils spirituel de Powell, a lu Lehane en voyant ce qu’il pouvait en tirer du côté de Phantom Light, lui a redonné de l’ampleur, du delirium et des ciels d’orage à tomber. Un crépuscule bleu noir. Mais il reste encore la façon dont Lehane a combiné son récit, et le film ne gagne rien à le suivre. C’est bien la photo de Robert Richardson (Casino, Aviator) qui sauve ce Scorsese des pièges de l’adaptation.

Paru dans Libération du 24 février 2010


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