lundi 11 avril 2011 16:01
Sidney Lumet, verdict final
par Didier Péron
tag : disparition
Photo Reuters
Sidney Lumet n’avait plus trop confiance dans le système de santé américain et décrivait les médecins comme des meurtriers technocrates sans cœur, dans une satire passée inaperçue en 1997, Critical Care. À l’époque, le New York Times lui demande : « Comment souhaitez-vous quitter ce bas monde ? » Et le cinéaste : « Je n’y pense pas. Je ne suis pas religieux. En tout cas, je souhaite prendre le moins de place possible. Brûlez mon corps et répandez mes cendres au-dessus de Katz’s Delicatessen [restau new-yorkais connu pour son pastrami et ses hot-dogs kasher, ndlr]. » Sidney Lumet est mort samedi chez lui, à Manhattan, à 86 ans, d’un lymphome. Il était l’un des plus vieux cinéastes américains en activité, signant encore en 2007 un thriller cinglant, 7 h 58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You’re Dead), avec Philipp Seymour Hoffman, Ethan Hawke et Albert Finney. L’auteur du scénario, l’obscur Kelly Masterson, qui avait un temps pensé devenir moine, traînait ce script démoniaque depuis huit ans. C’est, rappelons-le, l’histoire de deux frères qui organisent le casse de la bijouterie familiale et tuent leur mère par accident, déclenchant un engrenage de plus en plus affreux. C’est donc ce briscard de Lumet qui a eu du nez, flairant l’excellente série B à des kilomètres, alors qu’il avait enchaîné les œuvres mineures (dont un remake épouvantable du Gloria de John Cassavetes, avec Sharon Stone…), trouvant un ultime sursaut de nerf et de cruauté pour mettre en scène ce qui restera donc le dernier chef-d’œuvre d’une carrière hétéroclite riche en films archifameux : Douze Hommes en colère, l’Homme à la peau de serpent, Long Voyage vers la nuit, Serpico, Network, Un après-midi de chien, le Verdict…
On a souvent dit que Lumet manquait de style, qu’on ne pouvait l’associer à aucune démarche formelle définie, et c’est vrai que ses films ne reposent pas sur la recherche d’un effet de signature, le cinéaste étant plutôt de l’école pragmatique, soucieux d’effacement devant l’histoire, les comédiens et les enjeux moraux de ses fictions. Il avait, selon son ami le critique Roger Ebert, un idéal d’invisibilité classique dans la mise en scène (« Le bon style, pour moi, est celui qui ne se voit pas », écrit Lumet dans son livre Making Movies en 1995). Idéal qu’on retrouve aussi dans ses rapports proches et distanciés avec l’industrie hollywoodienne. Il n’a ainsi jamais cessé de travailler durant cinquante ans, montant des projets à lourds castings, accumulant les succès. Mais bizarrement, il n’a pas reçu le moindre oscar, à part celui que l’Académie lui a remis en 2005 pour l’ensemble de son œuvre. En 1968, Sidney Lumet exprimait déjà son peu de goût pour Los Angeles, lui qui tournera l’essentiel de ses films à New York : « À part l’industrie du cinéma, je n’y sens aucun monde réel, aucune vie organique, et c’est précisément ce dont j’ai besoin quand je tourne. » Comme Elia Kazan ou Arthur Penn, Lumet n’était pas du genre à se ronger les ongles pendant trois jours avant de faire un plan, il avait un côté « à la hussarde » dans son rapport à la mise en scène, cherchant l’angle d’attaque le plus efficace et sachant tourner vite. Un après-midi de chien a été mis en boîte en trente-deux jours, avec pas moins de 500 figurants, en permanence en décor réel.
Les comédiens l’aimaient parce qu’il savait les comprendre et tirer le meilleur d’eux sans simagrée ou jeux de séduction inutiles, juste en travaillant les personnages quelques semaines à l’avance, via des répétitions. Al Pacino, Sean Connery (avec qui il tournera cinq films), Lauren Bacall, Faye Dunaway, Albert Finney, Marlon Brando, Rod Steiger, Katharine Hepburn, Vanessa Redgrave, Jane Fonda, River Phoenix et même Michael Jackson (la comédie musicale The Wiz, 1978), ou encore, à contre-emploi, Vin Diesel dans le rôle d’un mafieux loquace et rusé dans l’étonnant film de procès Find Me Guilty (2006) : le générique de la vie en cinéma de Sidney Lumet est impressionnant. Né à Philadelphie en 1924, Lumet a grandi à New York. Son père est acteur au Yiddish Theatre, sa mère, danseuse. Il fait ses premiers pas sur scène à 11 ans à Broadway, s’engage pendant la Seconde Guerre mondiale comme ingénieur radar en Birmanie et en Inde, puis, rentré à New York, forme un groupe de théâtre en s’associant avec l’Actor’s Studio. Il joue et met en scène, donne lui-même des cours d’art dramatique, quand son pote Yul Brynner, qui bosse pour CBS, lui demande de rejoindre son équipe. C’est ainsi qu’il réalise plus de 200 émissions pour la chaîne, notamment des séries de fiction en direct. Il passe au cinéma en 1957 avec le huis-clos désormais classique, Douze Hommes en colère, les délibérations d’un jury où Henry Fonda persuade les autres membres décidés à condamner à mort un jeune Hispanique accusé de meurtre de l’acquitter en les initiant aux subtilités du bénéfice du doute qui doit toujours primer sur l’instinct de vengeance. La fascination du cinéaste pour le thème de la justice, que l’on retrouve aussi dans le Verdict, avec Paul Newman en avocat alcoolique et dépressif qui accepte de plaider un cas d’erreur médicale, se double d’une description féroce de la corruption du milieu policier dans Serpico, Q & A (avec Nick Nolte) et, surtout, le Prince de New York, thriller paranoïaque déployé sur trois heures et qualifié par le critique Andrew Sarris de film le plus profondément dérangeant qu’il ait vu en terme « d’ambiguïté morale et de complexité esthétique ».
Les opinions politiques de Lumet, son pessimisme d’intellectuel juif qui a connu la dèche de parents pauvres en pleine Dépression dans le quartier du Lower East Side et a très tôt été sensibilisé à un processus de déshumanisation en cours tout au long du XXe siècle transparaît dans bien d’autres films : le Prêteur sur gage (The Pownbroker), un rescapé des camps obsédé par les horreurs qu’il a traversées et qui survit dans le quartier noir de Harlem ; Point limite, description d’un début de guerre nucléaire entre les États-Unis et l’URSS par suite d’une négligence absurde ; la Colline des hommes perdus, sur les sévices endurés par les soldats dans les camps disciplinaires de l’armée britannique ; Network, dénonciation de l’emprise de la télévision sur les masses qu’elle contribue à formater et abêtir ; Daniel, version fictionnelle du destin du fils de Paul et Rochelle Isaacson, condamnés à la chaise électrique pour espionnage en plein maccarthysme. Lumet n’a jamais eu envie de prendre sa retraite, et, dans un entretien à Rolling Stone en 2008, il s’agaçait que l’on donne son grand âge à chaque recension de ses films : « Les États-Unis sont un pays où l’on jette les vieux trucs, et je suppose que ça concerne aussi les metteurs en scène. Les studios ne comprennent pas qu’un type d’un âge avancé puisse encore être en état de marche. » À propos de son oscar d’honneur remis trois ans plus tôt, il ajoutait : « Je pense qu’ils veulent peut-être me dire "Nous sommes surpris d’apprendre que vous êtes encore en vie."C’est le genre de choses que vous recevez d’habitude quelques mois avant de mourir. » Lumet évoquait aussi un projet, Getting Out, film de taule qu’il avait écrit lui-même. Mais, cette fois, la mort a été plus rapide que lui. Paru dans Libération du 11 avril 2011
Douze Hommes en colère
Un après-midi de chien
Serpico
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