vendredi 22 avril 2011 17:52
« Signature », coupe-gorge de la jungle
par Isabelle Hanne
tags : série , France Télévisions
Photo Raymond Barthes - France TV
Signature série créée par Hervé Hadmar et Marc Herpoux, épisodes 1 et 2/6. France 2, ce soir à partir de 20 h 35. La première chose qu’on distingue, c’est ce qu’on entend. Les ultrasons. Les vibrations. Les basses qui saturent, les tempes qui bourdonnent. Des nappes de fréquences, douces et dérangeantes. La seconde, c’est ce vert malachite, omniprésent. Mousses, feuilles, lianes. Une nature surabondante, envahissante, terrifiante. Des reliefs, des creux, l’océan, un volcan : Signature présente une vision délirante de l’île de la Réunion, magnétique et indomptable. Au milieu de cette nature-là, il y a Toman. Toman (Sami Bouajila) est un simple pêcheur. Discret, mal à l’aise et solitaire. Sa seule véritable amie, c’est Caro, la fille de sa voisine, une gamine mignonne et sérieuse. Presque une adulte, face à lui qui ne sait ni lire, ni écrire, ni se faire à manger, ni tenir une conversation : un gosse. Moins à l’aise dans cet écrin sauvage, il y a Daphné (Sandrine Bonnaire). Une journaliste de la métropole, sévère et déterminée, qui vient à la Réunion chercher un homme qui a disparu depuis quelques mois. C’est donc une histoire à trois personnages - Toman, Daphné, l’île - que nous raconte Signature, la nouvelle création de Hervé Hadmar et Marc Herpoux (les Oubliées ; Pigalle, la nuit). Singulière dans la politique de fiction plan-plan de France 2 (hormis les récents Beaux Mecs), Signature n’est pas une série à proprement parler, mais un feuilleton en six épisodes, avec une fin incontestable et aucune suite possible. Le spectateur est d’ailleurs prévenu dès les toutes premières minutes du premier épisode : Toman, c’est sûr, va mourir. Dans le générique, on le voit plonger, se noyer. On l’entend en voix-off : « Je sais comment tout ça va finir. Je vais me laisser couler. » Drôle d’histoire, dont on met longtemps à saisir les tenants, l’intrigue et les enjeux, mais dont on nous révèle tout de suite la fin. Signature s’ouvre sur une longue et muette scène d’exposition. Un homme court, haletant, effrayé, poursuivi par Toman, qui finit par lui exploser le crâne avec une grosse pierre. Boum. Générique. On mettra bien longtemps à comprendre qui est cet homme et, surtout, pourquoi Toman l’a tué. La patience demandée au spectateur n’est pas la seule audace du duo Hadmar-Herpoux : il y a surtout cette écriture particulière, sensorielle, sensuelle : « On a essayé de mettre en place une narration non pas basée sur les dialogues, mais sur les sons, les odeurs », indique le premier, qui a coécrit le scénario et réalisé tous les épisodes. En exploitant à fond la beauté et la violence de la Réunion : « Il fallait un territoire suffisamment mystérieux pour qu’on puisse croire à cette histoire. Ça ne pouvait pas se passer en Auvergne », précise le réalisateur. Car il fallait un royaume à Toman. Pulsionnel et mélancolique, agressif et contemplatif, on comprend peu à peu qu’enfant, il a connu un fort traumatisme, un choc originel, qui dicte depuis sa conduite. Il a grandi dans les Hauts, la jungle réunionnaise, en enfant sauvage. Il pêche à la main, dévore la viande crue, grimpe et dévale les pentes. Analphabète, agile, et animal, il utilise ses sens comme arme contre le monde. Toman emprunte un peu à Jean-Baptiste Grenouille, le tueur du Parfum, de Süskind, et à Dexter. « Je me suis posé la question suivante : Batman est-il un super-héros ou un serial killer ? Suffit-il de mettre un masque pour passer de criminel à justicier ? » remarque simplement Hadmar.
La série prend parfois des allures de conte, de récit mythologique. On a la sensation d’avancer dans du coton, avec une lenteur, une langueur de songe. Des sensations largement provoquées par le son, et la musique originale d’Eric Demarsan (déjà le compositeur de Pigalle et des Oubliées) : un générique boîte à musique, entêtant et sinistre. Le reste de la bande-son, un thème par personnage, n’hésite pas à donner dans l’atonalité, dans les bruits, souvent sans ligne mélodique distincte. La série a été conçue, selon les auteurs, pour s’adapter aux nouveaux équipements des téléspectateurs : bons systèmes de son, écrans plasma. « Notre ambition, c’était vraiment de créer un spectacle autour de la psychologie des personnages. » Du coup, tous les bruitages ont été recréés en post-production, mélange d’effets et de sons réels. La jungle réunionnaise étant étonnamment silencieuse, ils sont même allés chercher des bruits et des cris d’oiseaux d’Amérique du Sud. La série est filmée avec deux caméras, toujours très mobiles, comme hésitantes. Gros plans, travellings arrière nerveux, puis panoramiques au-dessus du volcan. A couper le souffle. C’est même un peu inconfortable pour le spectateur, légèrement déboussolé au début, quand il n’a pas encore de repères spatio-temporels. Mais ça signifie aussi que la série a réussi son coup : placer le spectateur au cœur de l’histoire. Physiquement. Paru dans Libération du 22/04/2011
Photo Raymond Barthes - France TV
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