vendredi 19 septembre 2008 10:54
« Sound Unbound », Dj Spooky mixe la culture
par Marie Lechner
Sound Unbound, livre-CD, édité par DJ Spooky
Sound Unbound, Sampling Digital Music and Culture, MIT Press, édité par Paul D.Miller, alias DJ Spooky.
« Le collage d’images, de sons, de textes, qui pendant des siècles était une tradition très fugitive (un centon par ci, un pastiche par là) est devenu central dans une série de mouvements du XXe siècle ; futurisme, cubisme, dada, musique concrète, situationnisme, pop art, et appropriationnisme. Le collage, plus petit dénominateur commun de cette liste, pourrait être considéré comme LA forme artistique du XXe siècle, sans même parler du XXIe », écrit Jonathan Lethem, dans un manifeste en faveur de l’appropriation, où il évoque les lignes fluctuantes entre plagiarisme et originalité. Pour appuyer sa démonstration, il détricote en détail son article, révélant comment il l’avait assemblé, à partir de fragments de mots et de pensées des autres.
Le texte figure dans l’anthologie Sound Unbound, rassemblée par Paul D.Miller, qui explore l’impact des technologies sur l’art et la manière dont notre culture est entièrement construite sur le sampling.
« Le livre fonctionne comme une mixtape, ces cassettes qu’on s’échange dans le hip hop, explique celui qu’on connaît mieux sous son pseudo de DJ Spooky, croisé lors d’une séance de signature au Palais de Tokyo.. Je voulais une sorte d’équivalent littéraire de la culture “rip, mix, and burn” (ripper, mixer, graver), un ouvrage polyphonique non spécialisé. » Sound Unbound est le deuxième ouvrage de Miller, après Rythm Science, tous deux publiés par le MIT. Le premier était préfacé par Lawrence Lessig, professeur de droit, défenseur de la free culture, le second par le compositeur Steve Reich. Dj Spooky, qui a appliqué les techniques du mixage au film (il a retravaillé Birth of a nation, film muet pro Ku Klux Klan de Griffith), aux bandes originales et aux archives de labels comme Sub Rosa ou Trojan, l’étend ici à l’édition. D’où ce gros mash up d’auteurs très éclectiques, scientifiques, compositeurs, musiciens (Chuck D, Moby, Scanner, Saul Williams), artistes, écrivains, avocats et cette impression de butinage décloisonné, de discussion à bâtons rompus. Au lecteur de faire le lien entre les 36 essais et de trouver les connections cachées entre les artistes.
« Il y a toujours eu cette fascination pour la juxtaposition aléatoire dans la poésie, l’écriture automatique chez les Surréalistes, le cut-up chez Burroughs. Le XXIe siècle a vu la collision de tant de cultures en si peu de temps. Lorsqu’on marche dans les rues de New-York ou dans quelque autre capitale on est bombardé par tellement de langages. Je voulais faire un livre qui soit un miroir de ce collage qu’on expérimente au quotidien », dit l’auteur. Boulez et Reich y évoquent leur processus de composition, Brian Eno apporte une vision érudite sur l’histoire (passionnante) des cloches et la manière dont elles structuraient le quotidien, Naeem Mohaiemen s’intéresse à l’impact de l’Islam sur la culture hip hop, Erik Davis décortique les rythmiques dans la musique électronique black (dub, jungle etc...) et s’intéresse à leur portée métaphysique. Bruce Sterling, auteur de SF, nous fait parcourir le cimetière des médias morts, donnant moult exemples d’éphémères technologies. On y trouve aussi une instructive histoire du pionnier de la musique électronique Raymond Scott, génial musicien et ingénieur, auteur de nombreux thèmes de dessins animés. Toujours à la croisée de l’art, de la science et de la musique, les artistes Evelina Domnitch et Dmitry Gelfand nous font partager leurs expérimentations avec la sonoluminescence.
Daphne Keller, avocate chez Google, souligne l’inadaptation du copyright à l’ère numérique, dans The musician as thief. « Si on respectait la loi telle qu’elle est prévue, Internet ne pourrait fonctionner, parce que tout est basé sur la copie et l’échange, renchérit Spooky. La culture commerciale est face à un paradoxe. Les industries culturelles veulent que vous participiez au processus tout en vous contrôlant. Si j’ai soif et que je vois un verre d’eau, je vais le boire. Je ne me demande pas à qui appartient l’eau. L’information, ça va être comme l’électricité ou l’eau courante, un service public. » Le livre s’achève sur une note pessimiste de Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle, scientifique et artiste qui se lamente de l’inexistence d’une nouvelle pop musique contemporaine. « Les gamins écoutent la musique qu’écoutaient leurs parents baby boomers qui à ce stade est souvent la musique qu’écoutaient leurs grand-parents ». La limite de la culture généralisée du remix et du sampling ? DJ Spooky se veut plus optimiste. « Les plus grands bouleversements culturels arrivent par accident. Ce n’est pas un moteur de recherche qui nous dira “voilà, ceci est la nouvelle culture”. Il y a à la fois une démocratisation sans précédent de la culture (le musée du XXIe siècle sera un serveur FTP, ou un réseau sans fil invisible) et un risque de standardisation, parce que tout le monde emploie le même logiciel et de la même façon. Aujourd’hui, on se définit par notre profil et on s’enferme dans Facebook ou Myspace avec des gens qui partagent les mêmes intérêts, les jeunes grandissent avec ça, avec leur profil Facebook, leur playlist itunes. Je m’intéresse à la dissidence, au bruit du progrès et du changement, à une utilisation non conformiste des technologies. Sound Unbound est une sorte de prise de position entropique, une célébration de l’ambiguïté. » Le livre est accompagné d’un CD de mix réalisés à partir des archives audio et enregistrements historiques rares du label belge Sub Rosa. Spooky y convie des voix dissonantes, Cocteau, Duchamp, Artaud, Ginsberg, traçant des connections invisibles entre l’avant-garde et la musique électronique, la musique savante (Glass, Reich, Schaeffer ; Varèse, Xenakis, Cage) et le hip hop, faisant se rencontrer Joyce et Satie, Burroughs et Iggy Pop. « Le texte est très important pour moi en tant que DJ. Les disques sont juste une autre forme de texte et les mots écrits une autre forme de sons. »
Un exemple d’appropriation, cité par Lethem, les livres revolver de Robert The.
Rebirth of a Nation, DJ Spooky.
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