lundi 30 mars 2009 11:07
Souriez, vous êtes tracés
24 heures dans la vie d’un citoyen tracé, comme nous tous ou presque.
par Gaël Cogné
tags : vie privée , réseau social
CC Xofiq
C’est fou comme j’intéresse des gens. On ne se connaît pas, mais ils sont nombreux. 8 h 30. Paris s’active depuis quelques heures. Les klaxons houspillent les livreurs qui obstruent la rue. Un type profite du soleil et d’un café. Sous terre, les travailleurs encravatés se frôlent dans les couloirs du métro. Tip, tip, tip. Je pose mon sac sur la borne Navigo. Tip. Le portillon s’ouvre. Fini les tickets. Les dernières cartes orange ont été remplacées en janvier par le passe Navigo. A l’intérieur, une puce RFID (Radio Frequency Identification Device). A chaque passage, la puce, activée par des ondes électromagnétiques, décline mon identité et ma position. Pour obtenir la carte en plastique high-tech, j’ai dû remplir un fichier : nom, prénom, adresse. Des données qui peuvent être exploitées à des fins « commerciales et de prospection ». Elles sont conservées quarante-huit heures. Inutile de préciser que dans une procédure pénale, la police peut y accéder et retracer mon itinéraire. Un passe anonyme a été mis en place sur injonction de la Commission nationale informatique et liberté (Cnil). Il coûte 5 euros, l’autre est gratuit. 8 h 53. Arrivé à la station de RER Charles-de-Gaulle-Etoile, des écrans publicitaires attirent mon attention. Métrobus en a installé quatre, en test, en décembre. Ils devraient être 400 à la fin de l’année. Un beau gadget équipé de capteurs faciaux. Il compte le nombre de personnes qui passent et le temps d’exposition à la pub. Plus malin encore, il détermine si je suis un garçon ou une fille et ce qui retient mon attention. Enfin, la machine interagit avec mon portable et peut envoyer un SMS. 9 h 25. Absorbé, je ne remarque pas les caméras qui surplombent la sortie du métro. Dur de savoir si quelqu’un se trouve derrière son écran et me scrute. Les caméras ne tournent pas toujours. Sinon, quelques heures d’images sont enregistrées avant d’être écrasées par les suivantes. Bien qu’aucune étude française n’ait prouvé leur efficacité, les caméras marchent fort. Le ministère de l’Intérieur veut tripler leur nombre. La ville de Paris a accepté un plan de la préfecture prévoyant l’installation de 1 226 caméras. A Londres, où elles ont pullulé (en moyenne les habitants sont filmés 300 fois par jour), l’étude d’un service de Scotland Yard a montré que 80 % des images sont inutilisables. En France, les 200 entreprises de vidéosurveillance (pudiquement appelée vidéoprotection) ont dégagé 800 millions d’euros en 2007, une hausse de 10 % depuis deux ans, selon l’Institut national des hautes études de sécurité (Inhes). 9 h 30. J’ouvre les portes du bureau avec un simple badge non nominatif. Rien à voir avec la biométrie qui tente de prendre place à l’entrée de sites sensibles. Une dizaine de cantines scolaires l’expérimentent aussi. L’idée ? Identifier un individu à partir de caractéristiques physiologiques : de l’œil au doigt, en passant par la forme du visage. Selon un rapport d’International Biometric Group cité par de Françoise de Blomac et Thierry Rousselin (1), le marché représentait 2 milliards d’euros en 2007 et devrait grimper à 5 milliards en 2012. 11 h 47. Tut, tut. Je reçois un SMS. C’est le service Ootay qui me demande si j’accepte d’être localisé par un tiers, 6 euros pour 5 localisations, pas cher. Sympa Ootay, je peux répondre par un SMS « stop » pour refuser qu’on me géolocalise. Le système qui triangule la position du portable (à condition qu’il soit en veille, autant dire souvent) via les antennes GSM reste approximatif : de « 100 m à 300 m » en ville, dit le site. « En zone rurale, la précision moyenne est de 300 m à 3 km. » La géolocalisation est employée depuis un moment par les policiers lors d’informations judiciaires, tout comme un portable en veille peut faire office de micro d’ambiance. 13 h 30. J’ai faim. Je cherche sur Internet un restaurant. Chaque site note mon adresse IP, le site d’où je viens et celui où je vais ensuite. Un cookie (un fichier web) est déposé dans mon ordinateur, ce qui me vaut de la publicité ciblée. 13 h 33. Trouvé ! Je descends et passe au distributeur automatique. Lorsque je récupère les billets, une nouvelle ligne s’inscrit sur le fichier de ma banque qui lie mon compte à mes dépenses. A l’autre bout, mon banquier peut savoir que ce jour-là j’ai tiré à 13 h 37 de l’argent en bas de mon lieu de travail. Au moins, il ne saura pas où j’ai mangé. Chaque Français apparaîtrait dans 400 à 600 fichiers légaux : administratif, bancaires, professionnels… 14 h 42. Retour au boulot. Je regarde les voitures passer sous ma fenêtre. Les sociétés de livraison commenceraient à placer des GPS dans les voitures pour surveiller les équipes. Aux Pays-Bas, les voitures devront bientôt s’équiper d’un GPS. Chacun paiera la taxe sur les autoroutes en fonction des kilomètres parcourus sur l’année. Autant dire que les déplacements seront archivés. 15 h 18. Dans les couloirs, un collègue me chambre. « C’était bien la teuf, hier soir ? T’avais l’air en forme. J’ai vu les photos sur Facebook. » Je baisse les yeux. Sur le site, on peut trouver des photos de moi à la maternelle, apprendre que j’ai vécu à Neuilly et découvrir ma passion pour Gilbert Montagné. Des infos déposées là par moi ou d’autres, dont il est délicat d’assurer l’absolue confidentialité. Google, Flickr (photos en ligne), des blogs achèvent de retracer une partie de ma vie. 19 h. Je clique sur « arrêter le système ». Mon ordinateur s’éteint. Je sors. Coucou à la caméra en passant, métro, passe Navigo. J’entre dans un supermarché : une caméra, une nouvelle ligne pour mon banquier au passage en caisse. Je tends ma carte de fidélité à la caissière et le supermarché inscrit dans son fichier les produits que je consomme. On m’a proposé 50 points supplémentaires si je laissais mon adresse mail. Maintenant, je suis bombardé d’offres « personnalisées » en plus des prospectus dans ma boîte aux lettres (adresse obligatoire). 23 h 30. J’éteins mon portable et coupe mon ordinateur. Je m’endors et rêve que la Cnil contrôle tous ces gens qui me connaissent si bien. (1) Sous surveillance, Thierry Rousselin et Françoise de Blomac, éd. Les carnets de l’info, avril 2008. Paru dans Libération du 28 mars 2009
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