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jeudi 4 septembre 2008 08:32

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Souvenirs de plages et morts à Venise

Mostra. Vieillissement, testament et trépas au cœur des films de Mamoru Oshii, Agnès Varda et Werner Schroeter.

par Philippe Azoury

tags : animation , festival

The Sky Crawlers DR

Envoyé spécial à Venise

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The Sky Crawlers, de Mamoru Oshii (Ghost in the Shell) est un film d’animation hawksien centré sur une escadre d’aviateurs survolant un monde assez semblable au nôtre, plutôt années 50, mais où, détail futuriste non négligeable, une catégorie d’humains est condamnée à ne jamais vieillir. Techniquement époustouflant, le film, un poil longuet, est traversé de moments intenses à frémir : une fille demande à son amant s’il veut, preuve d’amour ultime, qu’elle le tue ? S’il n’est pas d’accord, il peut la tuer, lui ; elle, cela lui est égal.

Hier après midi, sur la plage du Lido, on pouvait voir un des membres de l’équipe d’Oshii, accroupi à même la plage, graver des idéogrammes dans le sable mouillé, que la mer ne tarderait pas à recouvrir - ce qui pouvait aussi bien vouloir dire « je vous aime », ou « allez vous faire foutre ». Sa douce, protégeant sa peau sous une ombrelle comme on le fait à Tokyo, l’admirait, béate, en le photographiant, habillée comme au XIXe siècle. Pour un peu, on se serait cru dans un film de Varda : les Plages d’Agnès, par exemple, son tout dernier.

Les Plages d’Agnès, où comment raconter sa vie tout en restant dans le vague - ou plutôt dans les vagues, de souvenirs. Les plages d’une vie, la sienne, plages du Nord (Belgique natale), plages de Sète (l’exode, Vilar, le TNP, la Pointe Courte), la plage de Venice Beach (Demy, l’Amérique, les années 68-70), puis Jacques Demy sur le sable, malade, à qui elle offre un portrait d’enfance en guise de dernier cadeau…

N’importe qui d’autre aurait fait un film testamentaire, un poème morbide sur l’enfouissement, les souvenirs qui se transmettent mal (et surtout par accident), Agnès Varda non : elle assure le numéro, et peu de gens savent se raconter comme ça. Si bien qu’une fois la mer retirée, quoi ? « L’éternité. Retrouvée », comme dit le poète.

L’éternité, c’est devant elle que balaie Nuit de chien, de Werner Schroeter. Un film qui a appris à voir en la mort moins une ennemie qu’une fatalité, un moment dont il ne faut pas avoir peur. Quand Schroeter fait dire cela, en ouverture et en clôture de film, on se rappelle qu’il a été salement malade. Le film est là pourtant, d’une puissance intacte. Peut-être un de ses meilleurs, depuis le Règne de Naples et le Jour des idiots. Dans une Corse non identifiable, une guerre civile, des miliciens, un régime (mi-noir mi-rouge), un bordel beau comme celui du Port de l’angoisse de Hawks, beau comme ceux de Querelle de Brest de Genet.

Des garçons chats, des filles félines, de l’opéra, de l’aventure, des trahisons surtout, beaucoup de trahisons : un cinéma qui trahit le réel, le déshabille, lui rend hommage et puis le froisse. Tant mieux. Un cinéma qui n’a pas cédé sur le maniérisme unique qui le porte comme un idéal. Encore mieux.

Schroeter est le Cocteau de notre époque. Ceux, aveugles, qui ont sifflé Nuit de chien ne savent donc plus rien sur l’illusion : le cinéma de Werner Schroeter est d’une fibre magique, il invente un monde, un temps, ne laisse rien faire qui ne soit pas de l’ordre de l’artifice et de la beauté. L’ambiguïté, l’infamie, la beauté et le rire devant la mort sont les ingrédients de cette nuit dans les caniveaux de l’Histoire.

Demandez aux acteurs, tous excellents, Pascal Greggory, Amira Casar, Elsa Zylberstein, Bruno Todeschini, le grand Sami Frey, dans quel univers ils ont été projetés, écoutez leur réponse admirative : Nuit de chien, par nature, par volonté dandy, n’appartient pas à cette époque - mais une honte de notre époque serait de ne pas le reconnaître pour ce qu’il est : une image envoyée depuis une zone franche, une zone de l’imaginaire où tout est permis. Magic Werner Magic cinéma.


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