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jeudi 11 septembre 2008 08:02

  • cinéma

Spike Lee noir sur blanc

Deauville. Spike Lee alerte le festival et plonge dans la Seconde Guerre mondiale.

par Gérard Lefort

tag : festival

Miracle à Santa Anna - DR

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A Cannes, Spike Lee fit un sac en jugeant que Lettres d’Iwo Jima, de Clint Eastwood, était raciste au motif qu’on n’y voyait pas de soldat noir. Le tapage servait aussi de bande-annonce au propre film de Spike Lee, Miracle à Santa Anna (sortie le 22 octobre), consacré à la même Seconde Guerre mondiale, mais pendant la campagne d’Italie.

Au vu de sa présentation, hier à Deauville, poser la question de la race à propos d’un film serait plus que jamais grotesque et douteux. Miracle à Santa Anna n’est ni un film de Noir ni un film de Blanc, mais un bon gros film de nationalité hollywoodienne. A ce titre, ni Eastwood ni Spielberg (à qui l’on pense plutôt) ne le renieraient. Un film de guerre, un film de genre. Où, cependant, le point de vue usuel est renversé, ce qu’indique pédagogiquement une des premières scènes.

A New York, dans les années 80, un vieux monsieur noir regarde le Jour le plus long à la télé, une scène avec John Wayne. Et de cracher entre ses dents : « Nous aussi, on est morts pour la patrie. » Suite au meurtre mystérieux d’un vieil homme blanc par ce vieil homme noir, l’intrigue prend la forme d’un retour en arrière explicatif. Qui nous parachute en Toscane en 1944, au cœur des Buffalo soldiers, bataillon exclusivement composé de Noirs, mais commandé par un Blanc.

Et l’on apprend à cette occasion ce qu’on ne sait pas assez. Que les « nègres » étaient prioritairement envoyés au casse-pipe contre l’armée nazie. Le récit se concentre sur quatre troufions largués dans la cambrousse suite à une attaque foirée. Parmi eux, notre vieux monsieur, redevenu jeune. L’intelligence de Spike Lee tient à sa façon de rappeler que la question noire n’est une bonne question que si on la pose aussi aux Noirs. Dans la bande des quatre, le débat à cet égard est intense, entre les patriotes sincères qui défendent la démocratie américaine, et les désabusés de cette même démocratie, qui n’en voient que le défaut majeur, son caractère fondamentalement blanc et raciste. Ce qui n’empêchera pas les désabusés d’être héroïques. La crédibilité de ces rapports houleux tient à l’excellence des quatre acteurs dégottés par Spike Lee, avec mention plus que spéciale à Omar Benson Miller (le soldat Train), sorte de nouveau Forest Whitaker, qui compose un sensationnel personnage de gros bébé allumé. Le contrepoint des « indigènes » toscans, confrontés à l’apparition quasi féerique (donc un brin terrifiante) de soldats noirs en uniforme de l’US Army, est bien trouvé aussi.

D’autant que cet autre regard se focalise sur Roberto, un gamin italien un tantinet fabuleux lui aussi (il dialogue sans cesse avec un double invisible), et qui se vit bientôt en Pinocchio du gros soldat Train. Le reste sert son quota de scènes de canardage avec les « boches », de séquences émotion qui piquent les yeux, de romance avec une belle Italienne, et de bonnes blagues. Un officier supérieur interroge par radio nos quatre paumés : « Où êtes-vous ? Qui est avec vous ? » Et un des soldats noirs de répondre  : « Avec le grand orchestre de Cab Calloway. » A vouloir tout expliquer et tout sauver (y compris un « bon » soldat allemand), Spike Lee se perd parfois dans les méandres du pourquoi-du-comment, qui plus est aspergé d’eau bénite. Mais il reprend la main, et nous glace quand il balance la vraie nature du « Miracle » du village de Santa Anna. Un Oradour-sur-Glane italien, une atrocité qui rappelle que le genre humain est un drôle de genre, ni noir ni blanc.

Pour preuve annexe, en compétition, Gardens of The Night de Damian Harris explore une affaire de pédophilie. Leslie, huit ans, est kidnappée par deux trafiquants d’enfants, qui la prostituent dans un motel minable. Le film évite les grands mots (« ignoble », « pervers »), au profit d’une subtilité bienvenue. Une caméra vidéo braquée sur un lit défait, un client qui laisse traîner un portefeuille où l’on aperçoit la photo de sa femme et de ses enfants. Ce qu’on imagine est pire que ce qu’on voit.

Par ailleurs, les maquereaux ne sont jamais montrés du doigt, le scénario leur laissant une chance de s’expliquer. Et le film de rappeler que la majorité des pédophiles ont eux-mêmes été abusés, enfants. Le point de vue rétrospectif est celui de Leslie, devenue adolescente et pute dans les rues de San Diego, en compagnie de son copain Donnie, jeune homme noir lui aussi ex-victime de pédophiles.

L’intrigue semble se dénouer par la convention d’un retour de la jeune fille à ses parents qui la croyaient morte. Mais la renaissance tourne court et Leslie fuit ces étrangers. Le seul espoir de ce film réaliste s’accroche à un pacte d’enfance entre Leslie et Donnie : se retrouver un jour, loin de San Diego, en Floride. Bien obligé d’appeler ça le paradis.

Paru dans Libération du 11/09/2008


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