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jeudi 31 janvier 2013 11:56

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Stefan Kudelski : le Nagra par la bande

par Isabelle Hanne, Sophian Fanen

tags : radio , histoire , Libé en BD

Né en 1947. Dernier album paru : « Total Swarte » (Denoël Graphic). (Dessin Joost Swarte)

Faire défiler la bande, la ralentir, isoler un mot, une respiration, puis couper, coller, et refaire filer la bande entre ses doigts. Pendant un demi-siècle, ces gestes furent ceux des journalistes de radio, des techniciens du son, des documentaristes et des musiciens, par la grâce d’un seul homme : Stefan Kudelski, inventeur de l’enregistreur portable Nagra, dont la mort à 84 ans, survenue samedi, a été annoncée en début de semaine par l’entreprise qu’il a fondée près de Lausanne, en Suisse.

« Le Nagra est une légende parce que, tout d’un coup, la radio est passée de rien à l’excellence », explique Philippe Langlois, ancien coordinateur de l’Atelier de création radiophonique de France Culture. Quand Kudelski, né à Varsovie avant de fuir la Pologne à la fin des années 30, crée, en 1951, un enregistreur à bandes magnétiques de la taille d’une grosse sacoche, totalement autonome grâce à son alimentation par piles, les radios suisses et françaises l’accueillent comme le messie. « Auparavant, si on voulait utiliser une ambiance de forêt par exemple, on devait la recréer en studio ou déplacer un camion et plusieurs techniciens, raconte Evelyne Gayou, historienne du Groupe de recherches musicales (GRM) de Radio France. Les premiers Nagra ont été une révolution parce qu’ils ont permis d’aller au contact du monde. La spontanéité est entrée dans la radio », mais aussi dans la musique concrète et au cinéma — la Nouvelle Vague s’est vite emparée de l’enregistreur pour capter le bruit de la rue.

Massif, quasi indestructible,capable de fonctionner par -30°C comme sous un cagnard du diable, le Nagra sera dès lors le compagnon de route des journalistes. Philippe Chaffanjon, ex-directeur de France Info et actuel patron du réseau France Bleu, s’en est servi pendant sa vingtaine d’années de reportages à RTL. « Les Nagra à bandes ont démoli les épaules des reporters pendant des années, mais ça servait à tout : tabouret, table d’appoint, oreiller… Son plus gros inconvénient, c’était son poids [environ 10 kilos, ndlr]. » Plaisir sans égal du Nagra à bande : le montage manuel, avec colle et ciseaux démagnétisés. « C’était de l’ébénisterie !, savoure Chaffanjon. Avec le numérique, on a perdu ce côté artisanal. Mais on a gagné un temps fou : en cinq minutes, on fait ce qu’on faisait en trente. »

Cette bascule a été opérée dans les radios à partir de la fin des années 90 et, là encore, le Nagra de Kudelski est resté en pointe, troquant ses bandes contre des cartes numériques quand tant d’autres grands noms de l’analogique (Kodak, BASF…) ont failli y passer. Malgré quelques crises de nerfs dans les rédactions face à des engins loin d’être infaillibles à leurs débuts, Nagra a conservé sa place de roi du son en fabricant des machines moins luxueuses, mais capables de résister à la concurrence. « Nagra a mis du temps à adapter sa culture au numérique et ne propose toujours pas certaines fonctionnalités que d’autres ont intégré très tôt, note Bruno Roncière, responsable technique du département production studio de Radio France. Mais ils ont rendu leurs appareils plus abordables et ont gagné auprès des amateurs ce qu’ils ont perdu chez les pros. »

 

 

Aujourd’hui, Nagra a dû abandonner son monopole dans les stations de radios, et le cinéma lui préfère souvent d’autres marques. Mais la discrète entreprise, qui fabrique aussi du matériel scientifique et d’espionnage, reste omniprésente dans l’audiovisuel. « La fameuse petite clé qu’on mettait dans le décodeur pour le film du samedi soir , c’est Kudelski », mais Kudelski fils, précise Joe Guégan, directeur de la technologie à Canal+. Du père Stefan au rejeton André, aujourd’hui PDG du groupe, la passion du son s’est transformée en passion pour les nouvelles technologies. C’est une filiale de Kudelski, Nagravision, qui conçoit « le contrôle d’accès pour la télévision payante » (depuis le décodeur analogique Syster de Canal + des années 90) et équipe les boîtiers de la grande majorité des 11 millions d’abonnés du groupe dans le monde. Nagra-Kudelski s’est aussi spécialisé dans les solutions technologiques de streaming vidéo, la protection des contenus par empreinte numérique, la pub ciblée ou encore l’accès multi-écrans.

Tout ça n’efface pas la légende du magnéto à bandes. Le bureau bruxellois de Radio France compte « au moins un exemplaire de chaque génération de Nagra », assure le journaliste Quentin Dickinson, grand aficionado de la belle machine. Il a même rencontré Kudelski en 1988, « un petit bonhomme volubile, passionnant, intarissable sur tous les aspects techniques et philosophiques du son. C’était un touche-à-tout, un bricoleur de génie ». Qui a mis au point l’enregistreur parfait, le Nagra III — « on n’a jamais fait mieux » —, en 1961. D’ailleurs, il arrive souvent au journaliste de travailler avec son Nagra analogique, « beaucoup plus fiable » que les numériques. Et puis, la bête est ultrasolide : la légende, racontée par Dickinson, veut qu’un Nagra ait sauvé la vie d’un preneur de son de la BBC. Lors d’émeutes en Irlande du Nord, le Nagra a pris une balle, retrouvée plus tard dans la machine. Sur la bande, on entend le brouhaha de la manif, puis un bruit sec, une légère perte de synchronisation… Et l’enregistrement repart.

 

Paru dans « Libération » du jeudi 31 janvier, spécial festival de la bande dessinée d’Angoulême.


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