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lundi 25 janvier 2010 09:18

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Symphonie en ordi majeur

Des artistes ont collecté 2 088 échantillons de voix pour recréer « Daisy Bell », premier air chanté par une machine.

par Marie Lechner

tags : musique , art numérique

Bicycle Built for Two Thousand - DR

Tandis qu’il perd la raison, démantelé par l’astronaute David Bowman, HAL9000, le superordinateur de 2001, l’Odyssée de l’espace, fredonne cette chanson populaire dans une voix de synthèse d’outre-tombe : « Daisy, Daisy, give me your answer, do/ I’m half crazy all for the love of you… » Kubrick fait allusion à cette saisissante démonstration des laboratoires Bell de 1962 : pour la première fois au monde, on pouvait entendre un ordinateur chanter !

 

Le tour de force est l’œuvre du physicien John Larry Kelly qui avait programmé un IBM 704 pour cet exercice de synthèse vocale musicale. Le morceau recréé n’était autre que la chanson Daisy Bell, rendant célèbre cette romance de 1892, plus connue sous le nom de « Bicycle Built for Two », extrait du refrain.

Avec Bicycle Built for Two Thousand, les artistes américains Aaron Koblin et Daniel Massey reconstruisent eux aussi cette mélodie, mais cette fois à partir d’enregistrements de voix humaines collectées sur le Net (2). Leur version est une synthèse de 2088 échantillons obtenus via Mechanical Turk. Ce service d’Amazon permet aux entreprises de faire appel aux internautes pour effectuer de petites tâches, simples mais fastidieuses, nécessitant de l’intelligence humaine, et que les ordinateurs sont incapables d’effectuer (indexation, résumé, traduction). En échange, Mechanical Turk rémunère faiblement les participants (dits « turkers »). Le nom fait référence au turc mécanique, automate du XVIIIe siècle soi-disant capable de jouer aux échecs, en réalité actionné par un humain caché dans le meuble.

Pour Bicycle Built for Two Thousand, les internautes qui sélectionnaient la tâche proposée par les deux artistes devaient écouter un court extrait sonore, puis s’enregistrer en train d’imiter le son synthétique qu’ils venaient d’entendre avec leur voix, sans plus d’information. Ils touchaient 0,06 dollar pour chaque enregistrement. Au total des turkers de plus de 71 pays ont contribué, sans le savoir, à cette nouvelle version de Daisy Bell, depuis les Etats-Unis, l’Inde, le Canada mais aussi la Macédoine, la Roumanie et le Pakistan.

Le résultat de cette reconstitution inouïe est assez effrayant, et n’a rien d’humain. « Ça sonne comme une meute de gremlins démoniaques », reconnaît Aaron Koblin qui n’en est pas à sa première expérimentation artistique avec le Mechanical Turk d’Amazon. Pour son projet Ten Thousand Cents, il avait déjà sollicité 10 000 turkers payés un cent pour esquisser, avec l’aide d’un outil de dessin en ligne, un fragment d’un billet de 100 dollars.

Une manière de pointer ce système d’exploitation de la main-d’œuvre en ligne, scandaleusement sous-payée. « En réalité, nous sommes passés de l’intelligence artificielle à ce réseau de sous-traitance de cerveaux humains, a déclaré Koblin. Avec Bicycle Built for Two Thousand, je voulais resynthétiser la chanson avec des voix humaines. » L’œuvre est en lice pour le prix Transmediale, remis lors du festival berlinois qui s’ouvre le 2 février.

Paru dans Libération du 23/01/10


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