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jeudi 21 avril 2011 11:17

  • cinéma

Système Dee pour Tsui Hark

par Bruno Icher

tag : fantastique

DR

Détective Dee : le mystère de la flamme fantôme de Tsui Hark avec Andy Lau, Carina Lau, Tony Leung Ka-fai… 2 h 03.

Deux excellentes nouvelles accompagnent ce Détective Dee. En premier lieu, le film est d’une telle flamboyance stylistique qu’il vient confirmer que Tsui Hark, le comparse hongkongais de John Woo, est au sommet de sa forme. Pas une once de lassitude ou même de « métier » chez le cinéaste qui fait preuve ici d’un enthousiasme maîtrisé sans effort, construisant un récit si dense qu’on peut se passer d’en comprendre tous les mécanismes. Un ballet mené à fond la caisse entre fantasmagories réjouissantes (cloportes de feu, combustions spontanées, métamorphoses faciales…), complots machiavéliques et bagarres hypnotiques, voire un nuage d’érotisme.

Pour donner un léger aperçu, l’affaire se déroule à la cour de l’impératrice Wu qui, au moment de monter sur le trône, soupçonne la totalité de son entourage de vouloir l’assassiner. La pauvre femme n’est pas tout à fait dans l’erreur. Elle recourt donc aux services de Dee, son ennemi qu’elle avait fait jeter en prison, tant la loyauté, l’intelligence et le courage de l’homme sont au-dessus de tout soupçon.

L’autre bonne nouvelle est que ce Détective Dee semble en avoir gardé suffisamment sous le pied pour constituer le signal de départ à une de ces séries que le réalisateur affectionne (Histoires de fantômes chinois ou Il était une fois en Chine). A l’instar d’un Indiana Jones qui se serait débarrassé de son second degré lourdingue, Dee est taillé pour faire un de ces jours une ou plusieurs réapparitions dans de nouvelles aventures. « Nous n’en sommes pas encore là, calme Tsui Hark, mais il est vrai que le personnage contient en lui tous les ingrédients nécessaires à une saga. »

 

Par le fait, tout est contenu dans le personnage central. Dee, incarné par Andy Lau, puise dans une multitude de registres au point que l’on ne voit pas bien quelles limites il peut atteindre avant de susciter l’ennui. « Il me passionne depuis longtemps, admet le réalisateur. Il est d’une telle richesse qu’il appelle à la créativité. J’avais commencé à écrire un scénario en 2001 jusqu’à ce qu’un ami, Chang Kwok Fu qui dirige la Huayi Brothers, me dise qu’il travaillait lui aussi sur une adaptation pour l’écran. Dee a bien existé au VIIe siècle, il exerçait les fonctions de juge et son implication dans une multitude d’affaires criminelles l’a conduit à devenir le Premier ministre de l’impératrice Wu. Un rôle politique primordial à une époque d’excellence, où la science, les arts, le commerce et les échanges culturels ont atteint des sommets. Dans la capitale de cette Chine du VIIe siècle, il y avait des dignitaires et des marchands qui venaient d’Italie, du Japon, de Corée… Toutes les influences s’entrechoquaient pour former une période extrêmement libérale. Ainsi, ce personnage de Dee, tel qu’il est resté dans l’histoire populaire et dans la littérature policière, incarne parfaitement cet apogée culturel. »

Et Dee est à l’image de cet âge d’or, s’inscrivant non seulement dans une histoire et une iconographie d’une richesse inépuisable, mais aussi dans une modernité résolument optimiste. Comme si les siècles qui allaient suivre son époque devaient, nécessairement, s’inscrire dans la poursuite du progrès, de l’intelligence et de la paix. A titre prémonitoire, la séquence d’ouverture du film montre sous tous les angles la construction d’une immense statue de Bouddha, colosse de sagesse qui domine le monde et la demeure de l’impératrice. « Ce bouddha a bien existé, précise Tsui Hark. Il n’était pas si grand, mais, comme dans le film, il devait être utilisé par des comploteurs pour assassiner l’impératrice. Ils lui reprochaient d’avoir trop de concubins. C’est dire l’audace de l’époque. »

DR

Contrairement au rythme pépère des romans de Robert Van Gulik, le diplomate hollandais qui a publié une quinzaine d’aventures de son juge Ti, le personnage dans la version livrée par Tsui Hark est un concentré d’action pure. En déboulant au cinéma, Dee n’a rien perdu de sa vivacité d’esprit, ni de son exceptionnel sens de la déduction (Sherlock Holmes, à côté, possède la sagacité d’un Cotorep).

Pour rendre Dee tout à fait irrésistible, Tsui Hark en fait un personnage unique. Par ses innombrables qualités, bien sûr, mais aussi parce qu’il contraste avec la dualité de tous les autres individus du film. La dualité des uns, la duplicité des autres, les mensonges et les faux-fuyants sont étrangers à Dee. Seul point commun avec le reste de l’humanité, il est mortel. On n’en est pas sûr, mais c’est lui qui le dit.

Paru dans Libération du 20/04/2011


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