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jeudi 20 août 2009 11:20

  • cinéma

Tarantino, farce de frappes

Des mercenaires idiots dézinguant du nazi d’opérette dans Paris occupé : le délirant « Inglourious Basterds » travestit l’’histoire pour mieux exalter le cinéma.

par Philippe Azoury

tags : geek , histoire

DR

Inglourious Basterds de Quentin Tarantino avec Mélanie Laurent, Christoph Waltz, Brad Pitt, Diane Kruger… 2 h 40.

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Tarantino est de retour avec un film historique situé en pleine France occupée, poussant toujours un peu plus loin sa logique de vouloir ramener le monde à une seule et unique chose : le cinéma. Prévenir dare-dare le fan-club de Marc Ferro : dans le regard du cinéaste, tout renvoie aux catégories perverses du film de genre. Un braquage est toujours un clin d’œil au film noir ; les Afro-Américains, une référence à la blaxploitation ; l’archipel du Japon, un immense film de sabre. Pour cela, l’homme est fascinant en même temps que flippant. Il est le seul aujourd’hui à avoir jusqu’à ce point renversé l’ordre des référents. Ses films ne communiquent plus du tout avec l’extérieur de la salle.

On le sait maintenant mieux que jamais, on l’a toujours su : le seul cinéma qui fait vraiment peur à Tarantino, celui qu’il n’a toujours pas le courage d’affronter et contre lequel il n’a pas d’arme, c’est le documentaire. De cette fuite devant la réalité factuelle découle, comme un affront à la vérité, Inglourious Basterds, délire mariole sur la Seconde Guerre mondiale, son film avec des nazis dedans. Oui, des nazis, pas ceux qui ont terrorisé la planète à partir de 1933 mais ces personnages sadiques et vociférants, toujours battus à la fin des films américains des années 70 baptisés « nazixploitation ». On ne caricature qu’à moitié. Tant on reste quand même bouche bée devant un scénario qui a, à ce point, perdu toute ascendance non cinéphilique, mi-bluffé mi-embarrassé d’être plongé à froid dans le cerveau d’un complet maboule qui sait parfaitement sur quelle étagère a été rangée la cassette VHS d’on ne sait quel navet mais ne se souvient plus tout à fait si ce Hitler a existé pour de vrai ou s’il a été inventé par Chaplin dans le Dictateur.

C’est comme cela que Tarantino reste un miroir déformant de sa génération : ses spectateurs ont comme lui grandi dans des régions occidentalisées. Tout au long des années 70, 80 et 90, ils ont eu la sensation d’être né à côté de l’histoire, persuadé que cette dernière continuait désormais sa destinée sans eux, ailleurs, et que de temps en temps, pour ne pas trop perdre le fil de la procuration, Hollywood leur en ferait le récit le plus spectaculaire qui soit.

En cela, Inglourious Basterds est un défi lancé à Hollywood : une fois n’est pas coutume, tout est présenté d’emblée comme faux, abracadabrant, ridicule, d’un comique déplacé, aux variations grotesques. Se permettant de réinventer la période la plus sombre du siècle jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à reconnaître, sinon des noms et des fonctions : la France occupée (en studio carton) est peuplée de mercenaires américains scalpeurs (les Inglourious Basterds, c’est eux), pas très bons il faut le dire et d’une bêtise affligeante mais portant aide à une jeune femme juive (Mélanie Laurent, au jeu tout en ténacité), propriétaire d’un cinéma de quartier dans lequel crameront bientôt, sur fond de David Bowie (Cat People), une majorité des hauts dignitaires nazis, Hitler compris. Puisque c’est dans un cinéma que s’écrit - et ici se réécrit - l’histoire.

Entre deux rires et trois effarements, on peut vivre la projection du film traversé par une idée pleine d’effroi : et si avec cette ode à la série B, on touchait à l’instant fatal où un pur enfant d’Hollywood, cet endroit où l’on vous racontait le monde sous forme de bonnes histoires (de Fritz Lang à Douglas Sirk, en passant par Lubitsch), devient par exagérations de tous les trucs, de tous les tics, le saboteur d’Hollywood - décrédibilisé d’entrée, le récit ne peut plus se présenter que comme la dégénérescence d’autres récits, eux même déjà déviants : l’Histoire en charpie et Tarantino qui fait sa tambouille avec les morceaux. Un vrai décadent.

Le résultat vaut-il, en tant que film, la peine qu’on le prenne à ce point au sérieux ? La rumeur le trouve bavard. A ce stade, on peut carrément parler de logorrhée, marque de fabrique du créateur de Pulp Fiction. Et tout ça en prenant les accents seuls au sérieux, décidant scrupuleusement que chaque acteur du film aurait la nationalité de son personnage (Diane Kruger, épatante, a bien failli louper le rôle de sa vie : le cinéaste ne voulait pas croire qu’elle n’était pas française). Les longueurs sont comme d’hab’ au rendez-vous, Tarantino ne coupe rien, il rallonge plutôt la sauce.

Mais au-delà de son je-m’en-foutisme de base, son aspect joujou potache à gros budget, et les effluves de Bolino-pizza froide qui émanent du projet global, Inglourious Basterds induit l’idée que ce mec confère une fois encore tous ses pouvoirs aux femmes. Et il en va ainsi sans exception depuis douze ans maintenant, depuis Jackie Brown. Ce féminisme n’a de sens pour le cinéaste que si les dames ont plus de couilles que les mecs, mais ce qui aurait pu n’être chez lui qu’une tocade est en passe de devenir le motif majeur de son œuvre foutraque.


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