mardi 21 juillet 2009 13:52
Télé, la peur du bide
Feuilletons, talk-show, journaux télévisés... Aucun programme n’est à l’abris du flop. Celui qui ne passe pas le test d’audience est irrémédiablement jeté aux oubliettes.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : France Télévisions , TF1 , audience
Seconde chance, sur TF1. Le feuilleton s’est arrêté en avril, à la fin de la première saison. Photo Etienne Chognard/TF1.
Assassin ! Salaud ! Oui, vous, là : meurtrier ! Vous, assassin, qui n’avez pas apprécié de voir Christophe Dechavanne déguisé en hamburger descendre un toboggan digestif. Vous, salaud, qui n’avez pas ri quand, recevant un certain Jérôme Sava dans un faux JT, Virginie Efira a dit « Ça va, Jérôme ? » Vous, meurtrier, qui n’avez pas regardé les feuilletons Seconde Chance (TF1), Pas de secret entre nous (M6), Cinq Sœurs (France 2) et n’avez jamais su que Maurad avait présenté une émission sur Canal +. Vous avez tué dans l’œuf des fleurons de la création française à peine éclos : vous avez déclenché quelques uns des plus fameux bides de la télévision. C’est d’ailleurs le quotidien du PAF que de prendre régulièrement du bide. L’émission ne marche pas ? Vlan, à la trappe. Aussi simple que ça. La télé, c’est la jungle où règne en prédateur le capitalisme le plus échevelé. Pas question de séquestrer Nonce Paolini, ni de voir les personnels des sociétés de production dans la rue. Dommage, car on aurait bien aimé assister au défilé des Endemol protestant contre la suppression de leur outil de travail : « La Starac, elle est à nous ! On s’est battu pour la créer, on se battra pour la garder ! » Chut, il ne faut pas dire le mot qui commence par « a ». C’est tabou, à la télé. Allez, comme on est des fous, on vous le dit : « accident industriel ». Zgneeeu, font, imitant la craie qui se casse sur le tableau noir, les dents blanches d’animateurs de télé en villégiature du côté de l’île Moustique. C’était le 1er juin 1994, Patrick Le Lay régnait en président roumain sur TF1 et quelque 40 % de parts d’audience. Lors d’une conférence de presse consacrée aux résultats financiers de la Une, Le Lay lâche : « Christophe Dechavanne est un accident industriel. » Ouch. Lors de la saison 1993-1994, chaque point d’audimat en moins a été un clou planté dans le cercueil de l’animateur : Tout le Toutim supprimé (c’est là qu’il apparaît en hamburger), puis retour avec Coucou, laminé par l’underground Studio Gabriel de Michel Drucker. Là-dessus, Patrick Le Lay jette la dernière pelletée de terre… Depuis, l’expression « accident industriel » est devenue la référence du bide télévisuel : toujours en 1994, c’est au tour de Laurent Ruquier et ses Niouzes, produites par Ardisson pour TF1, d’en être victime : à peine quatre numéros de ce journal parodique quotidien que, zouing, Mougeotte et Le Lay, dégainent la feuille de boucher… Et ils sont nombreux à s’inscrire au Hall of Shame du petit écran. On se souviendra avec émotion de la tentative de TF1 de faire de Jean-Pierre Foucault un David Letterman bien de chez nous avec On vous aura prévenu, éjecté au bout de quatre numéros. Ou de ce sommet de modernité de la fiction française qu’après ça les Desperate Housewives pourraient ramper : l’Etat de Grace, ça s’appelait, et Médiamétrie est encore en train de recompter ses points. Ou de l’étrange décryogénisation pratiquée par M6 sur Roland Magdane pour animer le jeu Etes-vous plus fort qu’un enfant de dix ans ? au titre à peine moins long que la diffusion : quatre mois seulement, début 2007. Oh, et le Royaume, vous vous souvenez du Royaume ? Une télé-réalité médiévale qui valut à TF1, une audience dans les douves. Ou les Nouveaux de Canal +, qui succédèrent aux Nuls mais en nul ? Et Maurad, rholala, Maurad… Cet animateur à la casquette à l’envers eut son heure de gloire en 2002 avec un double axel : une émission arrêtée sur Canal + faute d’audience, et une autre, flinguée en plein vol quelques mois plus tard pour les mêmes motifs, sur M6. Casquette, l’artiste. C’est un phénomène incroyable : chaque jour, entre 9 heures et 9 h 05, dans une zone s’étendant du XVe arrondissement de Paris à Boulogne, l’air se raréfie. Car c’est là qu’habitent chaînes et producteurs de télé et, chaque matin, ils retiennent leur souffle en attendant qu’elle arrive. La courbe. Qué courbe ? La courbe Médiamétrie des audiences de la veille. Celle qui détaille, à la minute près, le comportement des téléspectateurs. Celle qui montre l’exil des téléspectateurs quand, par exemple, Cauet est déguisé en côte de bœuf dans l’éphémère Cauetidienne de TF1 en 2008. Celle dont le creux est immanquablement signe d’un bide. Depuis 1989 que Médiamétrie ausculte chaque jour les comportements de son panel devant le poste, la courbe fait la loi. Et avant ? Avant, ce n’était pas tout à fait du doigt mouillé. Longtemps, les relevés d’audience parvenaient aux chaînes… trois semaines après diffusion. « On s’occupait un peu moins de l’audience et un peu plus du contenu, se souvient Alain de Greef, ancien directeur des programmes de Canal + et passé aussi par Antenne 2, l’ancêtre de France 2. Les patrons de programmes ne pouvaient pas passer trois semaines avant de donner leur opinion sur une émission, leur attitude était forcément plus personnelle, plus sincère et la dictature de la médiocrité régnait un peu moins sur la télé qui était entièrement de service public et n’avait pas pour seul intérêt de vendre leur temps de cerveau disponible à des annonceurs. » Mais même sans être fliquée par l’audimat, la télé veillait au grain, fût-il public : « Au début des années 80,raconte de Greef, Guy Lux, avec qui je bossais sur Antenne 2 à l’époque, regardait très attentivement ces résultats tardifs et si le Top Club qui précédait le JT connaissait une faiblesse, il le faisait remplacer par la Classe. » Aujourd’hui, le troc d’émissions est sévèrement réglementé par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) : interdit de déprogrammer moins de quatorze jours avant la diffusion (afin de laisser le temps aux hebdos télé de suivre la manœuvre). Mais dans sa grande bonté, le CSA a prévu des arrangements « liés à des circonstances exceptionnelles », dont celle-ci : « contre-performance d’audience significative des premiers numéros ou épisodes d’une série de programmes ». Soit le maousse bide. Mais il faut, pour le patron de chaîne, boire jusqu’à la lie le calice de son échec, et en présenter les preuves au CSA. Si la baisse d’audience du nouveau programme est supérieure de 15 % par rapport à l’ancien, alors oui, on a le droit d’envoyer illico Dechavanne, Cauet, Maurad et toute la clique à la trappe. Qu’ils étaient contents nos petits présidents de chaînes, le rose aux joues, tout excités face à leurs nouveaux joujoux. C’était en septembre 2008 et sur TF1 Nonce Paolini faisait le malin avec sa Laurence Ferrari rutilante, chipée à Canal + pour rajeunir et doper l’audience du JT. A côté, son directeur des programmes, Laurent Storch était dégoupillé à propos de Seconde Chance, le nouveau soap de TF1 : « Si ça marche, y en aura d’autres, si ça ne marche pas, y en aura d’autres », zébulonnait-il. Du côté de Canal +, on tentait de rattraper le coup du rapt de Ferrari en roulant des mécaniques avec Virginie Efira arrachée à M6. « C’est la classe, non ? » s’émerveillait le patron de Canal +, Rodolphe Belmer : de son Efira, il allait faire une comique, une tête de gondolade. A France Télévisions, la paire Duhamel-Carolis n’était pas peu fière non plus. Une belle prise pensez-vous : Julien Courbet, oui, le Julien Courbet de Sans aucun doute, reconverti en chevalier blanc du pouvoir d’achat dans Service maximum, sur France 2, le tout avec une pincée de soufre, puisque Nicolas Sarkozy en personne avait bruyamment désapprouvé l’affaire. Un an plus tard, il ne reste qu’un tas de ruines fumantes. Ferrari ? Toute cabossée : les audiences du 20 Heures ont encore dégringolé, et même France 2 vient lui tailler des croupières. Seconde Chance s’est arrêtée en mars, aplatie façon crêpe audimatesque. Efira, c’est le gadin de plus magnifique tant ça faisait longtemps que Canal + n’avait pas mis autant de moyens pour se crasher. Pour ceux, nombreux, qui ont raté le monument, un extrait : Virginie Efira campe Wendy Rodriguez, une présentatrice de JT idiote que Virginie Efira interprète les yeux exorbités et la bouche en cul de poule. Apparaît Bison futé, reconnaissable à son bonnet orné de cornes de bison. Wendy : « Avant de faire le point sur les bouchons, est-ce que c’est vrai que vous êtes super futé ? » Bison : « Non, je ne suis pas super futé, je suis juste futé, mais c’est déjà pas mal pour un bison. » Voilà, voilà… Mais Virginie Efira ne s’en tire pas si mal comparé au funeste destin de Julien Courbet, le Superman de la bouteille d’eau reconvertie en trousse qui fera de votre petit Kevin le souffre-douleur de son école. Et six mois plus tard, Courbet de se retrouver lui même recyclé en animateur bouche-trou sur la Deux… C’est ça qui est beau dans le bide télé : Dechavanne, Castaldi, Courbet, peu importe l’échec, le loser décroche toujours une nouvelle émission (1). Mais, il ne faut pas croire, le flop n’est pas forcément méprisable, on peut même le regarder d’un air attendri, il permet de toucher du doigt l’essence même de la télé, quand on a honte pour ceux qui sont dedans. Ce qui nous amène inévitablement à Christophe Hondelatte, qui s’est payé le luxe de deux bides retentissants cette année : Tandem, un Grand Echiquier mais en couleurs (ah, c’était déjà en couleurs, Chancel ?), et son émission culturello-populaire Vendredi, si ça m’dit, qui réussit l’exploit de n’être ni culturelle, ni populaire. Tandem ne reviendra pas et Vendredi, si ça m’dit n’a pas passé l’hiver. De toute façon, pour cette dernière, c’était foutu d’avance car Hondelatte avait cédé aux sirènes de l’audimat en arrêtant ce qui fit le délice des premiers numéros : terminer l’émission par une chanson entonnée, par Hondelatte himself et tous les chroniqueurs. Assister ainsi à l’érection d’un tel bide, c’était d’un glauque super. (1) Hormis Maurad, disparu de nos écrans de contrôle, pour lequel nous déclenchons immédiatement une Alerte enlèvement : « Howing, howing, howing. » Paru dans Libération du 21/07/09Il était un bide
L’audience, juge du bide
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