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samedi 14 novembre 2009 11:22

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Télé publique : à l’eau la régie

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : France Télévisions

La suppression de la pub menace directement les 280 emplois de la régie publicitaire. Photo Frédéric Stucin

Bientôt, 70% des bénéfices de chaque pub diffusée sur France Télévisions - que ce soit sur ses antennes avant 20 heures, sur les stations régionales de France 3 ou sur les sites web publics - iront dans la poche d’une société privée. Peut-être celle de l’ancien président d’Endemol Stéphane Courbit. Ou celle d’Alain Weill, patron de RMC, BFM TV et la Tribune. Voire celle d’Arnaud Lagardère. Bizarre. Un peu comme si les deux tiers de votre billet SNCF partaient chez un concurrent privé. Ça s’appelle une privatisation et c’est ce que s’apprête à vivre la régie publicitaire de France Télévisions.

Six candidats sont en lice pour racheter les 70% de France Télévisions Publicité mis en vente, tandis que 30% resteront publics. C’est l’Agence des participations de l’Etat (APE) qui doit faire le tri et désigner le gagnant. Parmi les dossiers les plus susceptibles de remporter le morceau, on compte le consortium formé par l’éditeur de sites web Hi-Media, le groupe Sud-Ouest et Philippe Leoni, l’ancien patron du groupe de petites annonces Spir. Il y a aussi Alain Weill, donc. Et le groupe Lagardère. Et surtout Stéphane Courbit. Totalement novice en la matière publicitaire, celui-ci s’est mis en cheville avec rien moins que le géant Publicis. Pour le gouvernement, rien n’est encore fait : « Pour l’instant, l’Etat n’a pas établi de short-list, elle doit être décidée normalement avant fin novembre, avec peut-être trois ou quatre finalistes pour une cession en janvier. » Hier, lors d’un comité central d’entreprise (CCE), la direction de France Télévisions a précisé aux syndicats que, pour l’instant, aucune des six offres n’est satisfaisante, et que tous les candidats doivent revoir leur copie.

Il y a du monde au portillon, et pour cause : même avec la suppression de la pub après 20 heures, la régie publique affiche un gentillet chiffre d’affaires de 300 millions d’euros en 2009. Mais d’où sort cette privatisation qui se déroule en catimini ? Elle ne faisait pas partie des préconisations de la commission Copé chargée de réfléchir à l’avenir de France Télévisions sans pub, ni de la loi qui a entériné la suppression de la réclame. Il semble en fait que l’idée vienne de France Télévisions même, gentiment appuyée par le ministère de la Culture et Bercy. Du côté de la présidence de la télé publique, on explique qu’il s’agit d’« assurer la pérennisation de la régie quand il n’y aura plus de pub ». A savoir, préserver, autant que possible, les 280 emplois. Voire. Pour le patron du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Jean-François Copé, favorable à la privatisation, « c’est un peu moyen comme formule : plutôt que de faire un plan social soi-même on le confie au nouvel acquéreur ». D’autres sont plus directs : « Les raisons de cette privatisation sont imbéciles. » Du côté de la direction de France Télévisions Publicité, en revanche, pas de plan social, puisque les quatre plus hauts dirigeants, dont le DG, Philippe Santini, conserveraient leur fauteuil avec l’arrivée du nouveau propriétaire.

Autre explication largement servie par la direction aux syndicats en CCE, hier : à quoi ça sert de conserver une régie alors que, début 2012 et c’est gravé dans la loi, France Télévisions n’aura plus de pub du tout. Sauf que le travail de la régie ne consiste pas qu’à vendre aux annonceurs des réclames sur France 2 et France 3. France Télévisions Publicité assure en effet la régie d’une quinzaine de chaînes thématiques, qu’elles soient privées (Fox Life, National Geographic Channel) ou des filiales semi-publiques (Planète Thalassa). Et, concernant les antennes publiques, il lui restera, quoi qu’il arrive, les partenariats (le parrainage d’émissions ou les programmes courts sponsorisés), la publicité sur Internet (pour les sites de la télé publique mais aussi ceux de Radio France) ainsi que dans les tranches régionales de France 3.

Plus cocasse : et si la pub avant 20 heures n’était pas supprimée ? L’idée a été notamment lancée par le socialiste Michel Françaix, qui s’oppose à la privatisation. « Le service public n’a que peu de moyens, explique-t-il à Libération, ce serait une mauvaise méthode de retirer cette ressource-là. Et elle constitue un contre-pouvoir publicitaire à la domination de TF1 sur le marché. » D’autres, y compris à l’UMP, ont repris la proposition, dont l’inventeur de la suppression de la pub, Alain Minc himself. Même si, lors des débats sur le budget Médias, lundi à l’Assemblée nationale, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a jugé le débat « prématuré », une menace plane : on privatise la régie de France Télévisions au nom de la suppression de la pub et ensuite on conserve une bonne partie de la réclame qui viendra enrichir le nouvel acquéreur… Du côté d’un des candidats à la reprise, on jubile : « Si la pub avant 20 heures reste sur France Télévisions, c’est bingo ! »

Cependant, plaident le ministère de la Culture et la présidence de la télé publique, la loi prévoit de faire le point en 2011, histoire de voir si supprimer la pub avant 20 heures est toujours opportun. Et, affirme-t-on, une « clause de complément de prix » est prévue : en cas de maintien de la réclame, l’acquéreur de la régie remettrait au pot. Mais hier, à l’issue du CCE, les syndicats restaient sur leur faim. Pour la CGT, « il faut que France Télévisions conserve une régie publicitaire, qu’elle puisse contrôler ses investissements et orienter sa stratégie. » Au SNJ, Carole Petit se dit « pas convaincue : c’est une privatisation et stratégiquement c’est mauvais signe, nous restons notamment sceptiques sur le fait de ne pas garder de minorité de blocage dans la régie. » Derrière la privatisation, certains, les méchants, voient dans la promptitude de Patrick de Carolis à céder la régie une manière de montrer patte blanche. « Les dirigeants parlent de social, mais ce qui les intéresse c’est une plus-value financière rapide, c’est-à-dire avant la fin du mandat de Carolis mi-2010. » Histoire de ne pas partir fâchés.

Paru dans Libération du 13 novembre 2009


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